En réponse à vos questions

Sur les thèmes suivants :

Vous pouvez m’adresser vos éventuelles questions ici : andre@a-baechler.net.


Le jugement

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Le jugement n’est-il pas indispensable lorsque nous avons à faire preuve de discernement ?

Il me semble important de distinguer le jugement du discernement, car tous deux sont fréquemment confondus.

Si en me lisant vous trouvez mes propos bons ou mauvais, vous êtes dans le jugement, alors que si vous prenez ce qui vous inspire en laissant ce qui ne vous parle pas, vous êtes dans le discernement. Ce dernier n’implique pas le moindre jugement puisque vous ne cherchez pas à coller une étiquette sur mes mots. Le jugement est un verdict rigide et tranché du mental, alors que le discernement est un choix personnel subtil faisant principalement appel au ressenti et à l’intuition. Si le jugement est une condamnation sans appel, le discernement est une perception fine et évolutive de ce qui nous entoure.

Pour répondre à votre question, le jugement m’apparaît donc comme un obstacle au discernement puisqu’il réduit notre vision subtile à des idées toutes faites s’avérant profondément réductrices.


Que penser des grands criminels qui à travers leur propre enfer en font celui des autres ? N’est-ce pas révoltant ?

Je n’ai pas le sentiment que l’on fasse l’enfer des autres. Chacun se crée son propre enfer selon la manière dont il aborde et intègre l’expérience vécue. Des personnes dans le déni de leur fin de vie font parfois de leur départ imminent un véritable enfer alors que d’autres meurent très sereinement dans des camps de concentration. Ceci ne m’inspire pas de révolte et je peux émaner autant d’amour à l’égard d’Hitler que de Mère Teresa, car ils sont deux expressions d’une même source. La division et le jugement n’existent que dans l’esprit humain, dès l’instant où il perd la conscience de l’unicité.


Ne trouvez-vous pas indécent de comparer ainsi Mère Teresa et Hitler ?

Mais je ne les compare pas puisque j’évoque ce qui les relie : l’unicité. Lorsque je parle d’amour à leur égard, cela ne revient pas à cautionner ce qu’ils ont fait, mais seulement à les aimer et reconnaître comme étant des facettes différentes d’un même tout, dont chacun de nous fait d’ailleurs partie.

J’entends souvent des personnes me dire qu’elles vivent dans l’amour inconditionnel. Bien évidemment, celui-ci est relativement évident lorsqu’il s’agit d’aimer des êtres chers. Mais l’amour inconditionnel implique également le fait de pouvoir émaner cet amour sans condition envers tout être, quel que soit son parcours de vie, sans jugement, ce qui semble soudain beaucoup plus difficile à mettre en oeuvre.

Notre capacité à aimer inconditionnellement est directement liée à notre faculté de reconnaître l’unicité en toute forme de vie.


Comment vivre dans ce monde où cohabitent le meilleur et le pire ?

Qu’est-ce que le meilleur et qu’est-ce que le pire ? Du temps que nous prétendrons répondre à cette interrogation, nous entretiendrons le cycle de la violence et des guerres, car il faut le rappeler, personne ne s’engage jamais dans une guerre sans être convaincu qu’il se bat pour le meilleur. Pour répondre à votre question, il faut peut-être prendre ce qui nous inspire dans ce monde et nourrir les valeurs chères à notre coeur, sans entrer dans le jugement de ce que l’on pourrait trouver pire ou meilleur.


Ne pas juger est pour moi une manière passive d’approuver un acte ou un comportement. Comment ne pas condamner l’horreur et la barbarie ?

La condamnation est un jugement tranché qui nourrit la haine, l’escalade et le cycle infernal de la violence. La situation du monde actuel nous le démontre largement. A mes yeux, le non-jugement n’est en rien une forme d’approbation d’un acte commis, bien au contraire. L’amour inconditionnel m’apparaît comme la seule attitude saine face à « l’horreur et la barbarie ». Lorsqu’il fait sombre chez vous, vous ne jugez pas l’obscurité en la condamnant, mais vous allumez tout simplement la lumière.


J’ai une fâcheuse tendance à juger le monde au lieu de le prendre tel qu’il est et pas comme il devrait être. Cela montre un point de résistance au réel. Comment avancer et transcender cet aspect personnel ?

Il faut commencer par prendre conscience de nos multiples jugements, car ceux-ci peuvent souvent s’avérer très subtils. Une amie marocaine qui m’est chère s’extasiait un jour lors d’une de ses visites en Suisse devant un ciel gris, frais et pluvieux en exprimant avec joie et du fond du coeur : « Mais comme il fait beau ! ». On en a beaucoup ri. Ainsi chacun juge les conditions météorologiques sans même plus s’en apercevoir. En effet pour elle, un beau temps est ce moment rare ou le ciel irrigue la terre afin de lui permettre de fructifier, alors que pour d’autres, c’est cet instant où le soleil irradie sur fond de ciel bleu. Si la météorologie était une science contrôlable par l’être humain, celui-ci entrerait assurément en guerre pour défendre sa vision du « beau temps ».

L’accueil inconditionnel de « ce qui est » permet d’enrayer le cycle infernal des jugements.


N’est-ce pas une non-assistance à personnes en danger que de ne pas tenter de sauver l’humanité ?

Personne n’a à sauver l’humanité et personne ne peut d’ailleurs prétendre à ce pouvoir. Chacun a sa vision jugeante du bien de l’humanité et c’est pour cette raison que la terre s’embrase de guerres et de conflits. Peut-être doit-elle se perdre pour mieux se retrouver ensuite ? Ou alors disparaître de la surface terrestre si elle poursuit ainsi sa lente destruction ? Si l’incarnation n’est pas une fin en soi, il n’y a donc rien de grave à tout ça. Juste une expérience qui permet de grandir sur un autre plan.


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Le pardon

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Si vous aviez été juif persécuté et votre famille massacrée dans un camp, ne vous serait-il pas difficile d’aimer authentiquement celui qui a pensé et organisé toutes ces horreurs ?

Je ne peux pas vous parler de quelque chose que je n’ai pas personnellement vécu, mais ce que je sais aujourd’hui, c’est qu’il m’est impossible d’en vouloir à qui que ce soit, qu’il s’agisse d’une personne qui a pu me blesser directement ou d’un quelconque habitant de cette planète ayant oeuvré dans l’ombre. Lorsque l’on reconnaît l’unicité en chacun, on ne peut qu’éprouver cet amour inconditionnel indispensable au pardon.

Il se trouve que de nombreuses personnes pardonnent à leurs bourreaux et se portent d’autant mieux par la suite. Le pardon est tout d’abord libérateur pour celui qui le vit. Mais pardonner à ses bourreaux, c’est également interrompre l’escalade et briser le cercle vicieux de la haine qui nourrit la haine… Je rappelle (au risque de me répéter) que l’amour ne cautionne rien, mais qu’il permet d’amener la lumière, là où règne l’ombre.


Plus le crime est grand et plus il semble compliqué de pardonner. C’est quand même très chrétien le pardon, non ?

Ce qui est sans doute très chrétien, ce n’est pas le pardon lui-même, mais la manière de dénaturer le pardon. Apprendre à tendre l’autre joue n’est pas un apprentissage du pardon, mais une voie de soumission. Tout ce qui peut être « compliqué » appartient au mental et pardonner n’est pas un choix de notre mental. Le pardon est un acte d’amour pur, totalement désintéressé, et nous le savons, l’amour n’est jamais compliqué. Quand l’être humain pense que l’amour est compliqué, c’est le signe évident qu’il n’est plus dans l’amour et qu’il s’égare dans ses distorsions que sont la possession, la prise de pouvoir, le contrôle, la dépendance, la jalousie… Le pardon consiste à mettre de la lumière là où règne la souffrance, afin de la dissoudre, afin de guérir une blessure. Comme je l’évoquais précédemment, le pardon ne peut réellement avoir lieu que dans la pleine conscience de l’unicité.


On peut apaiser au maximum son coeur, son esprit tourmenté et transcender la rage ou la haine, mais sans forcément penser à pardonner autrui. L’essentiel n’est-il pas de continuer à aimer authentiquement ?

Si l’on « aime authentiquement », on pardonne forcément. Si le pardon vous bouscule, c’est sans doute parce que vous avez le sentiment qu’il cautionne l’acte commis ou qu’il n’est pas mérité. Mais le pardon n’a rien de tout ça, il n’est qu’un acte d’amour illuminant un peu plus l’univers.


Comment pourrais-je oublier cette personne à l’origine de tant de souffrances ? J’éprouve de la haine et il m’est impossible de lui pardonner. Je veux juste guérir.

J’entends votre souffrance. La pardon ne consiste pas à oublier ou à occulter ce qui a été vécu, mais à pouvoir y repenser sans éprouver ni colère, ni rancoeur. Pardonner, c’est être en paix et permettre ainsi à la blessure de cicatriser, puis de guérir, car il n’y a pas de guérison possible sans pardon. La haine pour autrui, c’est en fait de l’acide que vous déversez sur vos propres blessures, les maintenant ainsi à vif. Vous devez accepter que seul l’amour permettra progressivement de dénouer et libérer ce qui vous fait tant souffrir aujourd’hui.


Je voudrais beaucoup pardonner les comportements manipulateurs que mon père a eu envers moi, mais c’est impossible car il ne veut jamais reconnaître ses erreurs.

Le pardon est souvent entrevu comme un règlement de compte : Je te pardonne en échange d’une reconnaissance, d’un repentir… Mais le véritable pardon est gratuit, il n’est pas une faveur accordée, mais un acte inconditionnel d’amour et de libération. On peut pardonner sans même que la personne concernée en soit informée. Pardonner à votre père, c’est vous alléger de la rancoeur que vous pouvez éprouver contre lui, c’est également ne plus être en réaction à ses comportements manipulatoires et donc lui retirer toute emprise malsaine sur vous.


J’ai pardonné les comportements d’un ami à de nombreuses reprises et à chaque fois il a trahi ma confiance par la suite en répandant ce que je lui confiais, jusqu’au jour où je ne lui ai plus pardonné. Comment pourriez-vous affirmer dans mon cas que le pardon est bénéfique ?

J’ai le sentiment que vous confondez le pardon et la confiance accordée à cette personne. Pardonner n’implique pas de faire confiance à nouveau par la suite. Je peux pardonner les attitudes d’un ami malade sans pour autant décider de le côtoyer à nouveau si celui-ci s’avère dangereux ou pervers dans ses comportements. Le pardon n’est pas un acte de soumission, mais de libération. Peut-être avez-vous à vous pardonner d’avoir naïvement accordé à de multiples reprises votre confiance à cet ami ?


Le pardon n’est-il pas un acte de faiblesse et de capitulation ?

Un ego en mal de fierté est tout à fait en droit de le concevoir ainsi, mais le passé appartient au passé et il nous est impossible de le changer. Nous pouvons seulement transcender son empreinte afin d’avancer plus léger. Le pardon ne consiste pas à capituler dans la faiblesse, mais à se libérer de l’emprise d’une situation qui entrave notre chemin. Pour s’élever dans le ciel, le ballon doit être délesté du sable contenu dans sa nacelle. A cette image, le pardon est une forme de délestage.


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L’incarnation

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Vous parlez de nature incarnée, mais l’incarnation c’est aussi les limites de notre vie, la condition humaine et mortelle qui nous habite. Votre immense légèreté paraît désincarnée. Paradoxe ?

Je suis très ancré, enraciné et j’ai les pieds bien sur terre (je chausse du 47 d’ailleurs). Mais cela ne m’empêche pas de vivre dans la conscience que je ne suis pas le « je » qui s’exprime, ni le corps que j’habite. Ainsi, je m’amuse avec cette condition d’être incarné et les différentes composantes qui le constituent. En fait, la conscience observe avec recul, amusement et légèreté, ce qui désamorce toute tentative de prise de pouvoir de l’ego. L’incarnation m’apparaît à la fois comme un privilège et un défi, à l’image d’un rêve éveillé.


Que pensez-vous de l’attachement et l’identification à notre condition d’être humain ?

L’attachement et l’identification à l’être incarné que nous sommes aujourd’hui ne peut être qu’une source de souffrance absolue, l’enfer tant décrit par le christianisme.


Quel est l’intérêt profond d’expérimenter toutes les limites terrestres, toute la souffrance physique et morale de la vie humaine ? Pourquoi s’incarner ?

Si l’expérience de la souffrance physique fait partie de l’incarnation, il faut juste rappeler que celle-ci ne se résume pas à la souffrance, à moins que nous le décidions. La souffrance morale quant à elle est un choix conscient ou inconscient le plus souvent, un attachement à des croyances qui nous éloignent de notre essence. L’incarnation m’apparaît avant tout comme un grand privilège, celui d’explorer la vie dans la dualité, de faire des choix et de se confronter à ce qui en découle. L’incarnation est l’expérience de l’individualité, confinée pour un temps dans le corps d’un mammifère. Celle-ci devient infernale et insensée lorsque nous nous identifions à l’expérience et que nous perdons la conscience du tout.


Vous évoquez le confinement dans un corps de mammifère, j’entends bien, mais que faites-vous de l’identité Humaine ?

Le corps humain est une forme que nous choisissons d’habiter, le temps d’une vie terrestre. Si je ne suis pas cette forme, pourquoi devrais-je m’identifier à l’humain ? Pourquoi la séparer des autres formes de vie ? « L’identité Humaine » est une croyance divisante évoquée afin de revendiquer une supériorité sur le règne animal et végétal. Mais l’essence qui nous anime n’est pas différente de celle d’un gastéropode ou d’un pachyderme. « L’identité humaine » est pour moi une pure illusion, une source d’enfermement.


C’est quand même l’identité Humaine qui nous unit ?

Par définition, l’identification ne peut que diviser. Ne serait-ce pas notre essence qui nous unit ?


Que faites-vous de la finitude humaine irréductible ? Elle n’est pas seulement au corps, mais aussi à l’être. Il est évident que nous allons tous mourir, cesser d’exister comme nous sommes actuellement, et quand bien même quelque chose d’intemporel ne meurt pas, nous ne l’avons pas encore vérifié ou expérimenté. Donc la finitude de l’incarnation est quand-même l’horizon essentiel de la vie humaine. Cela ne nous empêchera pas de mourir et ça n’est pas réjouissant !

Libre à chacun de s’enliser dans les méandres de son mental et de se restreindre ainsi dans la « finitude humaine irréductible », qui est d’ailleurs une évidence incontournable sur le plan de l’incarnation.

Pour celui qui s’enferme dans cette vision purement rationnelle et étriquée de ce qu’il peut observer, la vie n’a aucun sens puisque toutes ses valeurs finissent immanquablement par mourir un jour. Triste et désolant constat ! Dans l’espoir vain de donner un sens à la vie, il macère alors dans des croyances stériles qui ne font qu’alimenter un peu plus le doute en lui. Une fois de plus, il se noie dans son mental torturé. Ce cancer de l’esprit, qui s’apparente étroitement à l’enfer tant décrit par le christianisme, le coupe de son essence et l’enferme dans ses propres peurs. Au fil de sa vie, il construit les murs de sa prison pour en faire une forteresse hautement sécurisée, ne cherchant inconsciemment qu’à se protéger de lui-même. Ainsi zombifié, il devient incapable de s’extasier devant une fleur, d’aimer sans craindre de perdre, de vivre sans refouler la mort…

Pour ma part, je tente de donner sa juste place à mon mental, car il m’est précieux dans le quotidien, mais j’aborde la vie à l’écoute de ce qui vibre au plus profond de moi, connecté à l’essentiel, à l’intemporel. Le bonheur ne peut exister que dans l’équilibre.


Vous affirmez que chaque être humain grandit et se construit dans l’expérience de la dualité. Doit-on passer par là pour apprendre ensuite à s’en séparer ?

Oui, sans doute, puisque l’enfant qui choisit de s’incarner dans telle famille et telle partie du monde choisit forcément de se confronter à ce que sera son éducation, ainsi que la société dans laquelle il va croître. Chaque être naît pour grandir de ses expériences et interagir avec celles d’autrui. Le carnet de rendez-vous est généralement bien rempli à la naissance, à commencer par la famille qui nous accueille, mais également par les personnes importantes qui jalonneront notre chemin. J’aime beaucoup cette phrase d’Albert Einstein : « Le hasard est le véhicule qu’emprunte Dieu pour voyager incognito ».


Finalement, bien peu de personnes remettent tout en question.

Et pourtant chacun est libre de le faire. Ainsi se fait l’apprentissage du discernement, la réappropriation de nos choix. S’enfermer dans les conditionnements d’autrui est un choix également. Il n’y a jamais d’échec dans une vie, mais seulement une expérience parmi d’autres. Le temps perdu est une illusion puisque nous existons au-delà de celui-ci.


Vous évoquez le fait que nous ne sommes pas notre corps. Mais comment être sûr que notre conscience est immatérielle et qu’elle ne fait pas simplement partie de ce corps ?

Qu’est-ce qui différencie l’ordinateur de l’être humain ? Ce premier est beaucoup plus puissant et fiable en terme de vitesse de calcul, il permet aujourd’hui le stockage d’une quantité incommensurable de données et pourtant il est toujours incapable d’éprouver le moindre sentiment, de manifester de l’amour, d’avoir des goûts personnels, de ressentir de la joie, de la tristesse ou encore de faire un choix selon des valeurs personnelles. Même un milliard de fois plus puissant, l’ordinateur n’a pas de conscience ou de personnalité. Il n’est qu’un moteur qui exécute scrupuleusement ce que l’être humain lui a confié. Il ne se trompe pas, mais ne prendra jamais la moindre initiative personnelle.

Alors qui habite et dirige la machine humaine que nous sommes ? Il paraît évident que la conscience n’est pas le corps, mais que celui-ci l’héberge, comme un écrin contient la perle.


N’est-ce pas plutôt le monde qui est une grande farce et pas la vie comme vous l’évoquez souvent ?

Je pense ici à la vie terrestre qui est souvent considérée avec gravité. Moi je la perçois comme un grand laboratoire où les âmes viennent expérimenter le fractionnement, l’individualité. Il n’y a rien de très sérieux dans tout ça. Malheureusement nos religions ont « austérisé » le monde spirituel, nourrissant la peur et la gravité. L’humour cosmique m’apparaît comme une évidence et notre incarnation en fait partie.

Le rire est un antidote au ridicule et à la folie. Il est une manière également de relativiser ce dans quoi nous avons tendance à nous noyer.


Est-ce que nous ne pouvons pas sortir de l’état d’exil intérieur tant que nous sommes incarnés ? Cela voudrait-t-il dire que la plénitude de l’unité ne peut pas nous habiter dès à présent ?

Je pense qu’il est tout à fait possible de vivre dans la conscience et dans la plénitude de l’unité dès à présent. Il faut cependant être conscient que cela ne nous libère pas de notre corps et des limitations de l’incarnation. Mais plutôt que d’envisager le corps comme une limitation, nous pouvons l’envisager comme un merveilleux moyen d’émaner cette plénitude et cette unité dans la physicalité. Nous avons cette force de pouvoir l’ancrer dans la matière, ce que l’esprit pur ne peut pas. Ce précieux cadeau qu’est l’incarnation, nous l’avons choisi librement. Bien évidemment, chacun est libre d’y renoncer et de « rentrer à la maison » quand il le souhaite, les moyens ne manquent pas. Personnellement, je jouis de cette cohabitation esprit-corps.


Vous dites qu’il est possible de vivre la « plénitude de l’unité » dès maintenant, mais cela semble nettement moins évident lorsque l’on souffre dans sa chair ?

Oui et non. Certaines personnes découvrent cette plénitude de l’unité dans le bien-être, par un travail personnel. D’autres la découvrent par la souffrance physique qui les amène à travers la déchéance du corps à se recentrer sur leur essence. J’ai côtoyé de nombreuses personnes souffrantes vivant cette plénitude à l’approche de leur départ.


J’ai bien noté que vous ne croyez pas à une liberté absolue du tant que nous avons un corps. C’est bien juste ?

Effectivement, si la liberté de l’esprit est totale, une liberté absolue dans la physicalité n’est pas possible. Chaque engagement sur le plan terrestre impose des contraintes et des restrictions. Notre seule liberté absolue en tant qu’être humain est de quitter l’incarnation.


Ce qui revient à dire que personne ne peut atteindre le bonheur total dans l’incarnation ?

Qu’est-ce que le bonheur total ? Cette notion est très personnelle et subjective. Personnellement, je n’attends rien de plus pour être heureux. Mon bonheur à moi est de passer, comme le train traverse les paysages sans cesse changeants. Ma vie est une transition où rien ne se fige jamais, où tout s’enchaîne et se complète à son rythme, sans empressement. Je suis la vague qui n’existe que dans le mouvement. Quand la vague s’immobilise, elle retourne à l’océan.


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L’ego

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Doit-on tuer l’ego ?

Nous n’avons pas à tuer l’ego puisqu’il fait partie de l’expérience de l’incarnation, mais à l’observer en prenant de la distance. Je ne suis pas le « je » qui s’exprime et pourtant je ne peux m’exprimer verbalement sur le plan terrestre sans passer par lui. C’est tout le paradoxe. L’ego est donc un allié de taille lorsque nous l’avons apprivoisé !


Tout le monde n’a pas la chance d’avoir un ego minimal comme le vôtre. Pourquoi ce noyau dur va être si présent chez la plupart des gens et si peu solide chez une minorité de personnes ?

Tout commence il me semble par la prise de conscience de ce qu’est l’ego. Je ne sais pas si l’on peut le qualifier de minimal ou de maximal, mais il est important de l’accueillir pleinement tel qu’il est, sans jamais lui donner l’impression que l’on cherche à le faire taire. En fait, tout se passe mal lorsqu’on lui donne accès à la cabine de pilotage. Mieux vaut donc le garder un peu à distance tout en écoutant attentivement ce qu’il souhaite exprimer. Les deux ingrédients nécessaires à une bonne gestion de l’ego sont le recul et l’autodérision. Le recul permet d’observer l’ego et l’autodérision le désamorce lorsqu’il tente subtilement de prendre le pouvoir. Chaque fois que l’on se prend au sérieux, c’est que l’ego a pris la place du commandant de bord.


Vous parlez d’Amour inconditionnel tout en admirant l’égo. Vous dites qu’il ne faut pas éliminer l’égo. Alors comment aimer inconditionnellement si nous avons toujours des chaînes qui nous maintiennent prisonnier ? Comment voir clair si nous avons toujours un voile entre ce que nous sommes et ce que nous voyons ? Comment vivre divisé entre coeur et égo ? Pourquoi suivre deux voies en même temps ?

Il est possible de se libérer de l’emprise de l’égo, mais pas de l’égo lui-même qui fait partie intégrante de notre nature humaine. L’égo est un mécanisme de fonctionnement, d’identification au « moi », au « je », deux mots faisant partie intégrante de notre vocabulaire. Dans ce sens, nous devons reconnaître cette part de soi qui s’exprime, sans la nier, sans chercher à la tuer puisque cela n’est tout simplement pas possible. Quelle démarche saine pourrait d’ailleurs exiger l’amputation d’une part de soi-même ?

L’égo n’est pas un bug de conception, une aberration de la nature, mais une composante indispensable à l’expérimentation de l’incarnation. Il ne s’agit donc pas de chercher à l’abattre, mais simplement de l’utiliser sainement pour interagir et communiquer avec nos semblables. Quand vous vous adressez à moi en me posant une question personnelle, je ne peux que vous répondre en utilisant le « je », mais je suis pleinement conscient que je ne suis pas ce « je » qui s’exprime et que vous n’êtes pas ce « vous » auquel je m’adresse. Pourtant ces mots sont indispensables à toute forme de communication verbale.

Je ne suis donc pas dans « l’admiration de l’égo » comme vous l’évoquez, mais simplement dans l’acceptation de sa présence incontournable et inhérente à l’incarnation. Je ne fais pas son éloge, mais je rappelle l’importance de l’apprivoiser et de lui donner sa juste place. Nous n’avons pas à être « divisés entre coeur et égo ». Plutôt que de les placer en opposition, je trouve plus intéressant de faciliter leur cohabitation. Celle-ci est parfaitement possible et peut même s’avérer très harmonieuse, lorsqu’elle se vit dans la pleine conscience de notre nature profonde.


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Souffrance et compassion

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Avez vous connu une grande souffrance dans votre vie ?

Non, je n’ai pas vécu à titre personnel de « grande souffrance », qu’elle soit physique ou morale. Je l’ai souvent côtoyée autour de moi à travers la vie et l’accompagnement de fin de vie. Ça a été pour moi un puissant moteur d’évolution. Je pense que la souffrance morale découle principalement du fait que nous nous soyons coupés de notre nature profonde. La souffrance physique quant à elle résulte de nos dysfonctionnements et de notre condition d’être incarné.


Votre conscience éveillée ne vous a sans doute pas empêché de souffrir j’imagine (un deuil, une séparation…) ?

Les deuils au sens large, j’en ai vécu passablement : décès de mes grands-parents, amis, personnes proches, mais aussi de nombreux deuils personnels liés à des changements de vie. Pour ce qui est des séparations, elles ne sont que physiques, car rien ne peut séparer personne, puisque la séparation n’est qu’une illusion entretenue par notre ego. Sur ces deux points, je n’ai pas particulièrement souffert. J’ai vécu au plus à certains moments de ma vie une légère tristesse rapidement apaisée par ce qui « vibre » en moi.


L’humour cosmique dont vous parlez, les éclats de rire doivent vous permettre de dédramatiser presque tout. Mais quand même, il y a des choses révoltantes, non ?

C’est vrai que l’absurde tient une grande place dans mon existence. L’humour me permet d’exorciser le ridicule. Des choses révoltantes ? Non, même pas. Juste ce grand décalage qui me procure une réjouissance à l’idée de retourner un jour à la maison.


Quand j’ai évoqué ces « choses révoltantes », celles-ci semblent vous laisser parfaitement décalé. Mais comment ne pas s’insurger face à tant d’injustice ?

Ces « choses révoltantes », comme vous les appelez, ne me laissent bien évidemment pas insensible. Je pense juste qu’il est important de ne pas se laisser absorber par la révolte et de relativiser. Notre société est dans la disproportion totale. Cinquante dirigeants de ce monde sont capables de défiler tous ensemble en hommage à dix-sept personnes tuées alors que des milliers de personnes meurent violemment chaque jour dans le monde, et ceci dans l’indifférence la plus totale (attentats de janvier 2015 à Paris). Dans ce sens, je ne me laisse pas happer par ce sentiment de révolte disproportionné, parce qu’il me coupe de la relativité, de mon essence. Si j’ouvre mon coeur à ces dix-sept personnes, ainsi qu’aux trois autres terroristes morts également, je n’en oublie pas moins les millions de victimes anonymes et silencieuses de la folie humaine.


Un homme qui persécute un autre homme gratuitement, n’est-ce pas tragique ou absurde ?

Personnellement, « un homme qui persécute un autre homme » est une vision observée à travers un trou de serrure. Ce qui peut paraître tragique ou absurde dans une vision extrêmement étroite a peut-être un sens que nous ignorons. Cela me touche, mais je m’abstiens de juger.


Il est bien difficile d’éteindre la souffrance existentielle et essentielle de la vie humaine. Qu’en pensez-vous ?

Bien évidemment, on ne peut « éteindre » la souffrance physique en tant qu’être incarné. Pour ce qui est de la souffrance existentielle, celle-ci peut être apprivoisée et transcendée au fil du temps. Personnellement, je l’ai vécue à de multiples reprises depuis ma naissance et j’ai le sentiment qu’elle s’est atténuée au fil de mon cheminement spirituel, de mes retrouvailles avec moi-même. Aujourd’hui, elle est absente de mon quotidien, sans doute parce que je suis conscient d’exister au-delà du corps physique qui me permet de traverser cette vie. Je suis donc pleinement incarné et à la fois détaché de ce corps et du monde dans lequel j’évolue. Ce qui m’entoure me touche profondément, mais ne m’affecte pas. Imprégné de cette conscience de l’absolu, tout devient donc très relatif et désamorce instantanément toute souffrance existentielle naissante.


Comment vous situez-vous par rapport à la misère morale du monde, c’est-à-dire la bêtise, l’aveuglement, la violence et la corruption ?

La misère morale du monde ne m’appartient pas et elle n’existe qu’à travers le jugement que j’en fais. Qui d’autre que mon ego pourrait penser éradiquer ou lutter contre « la bêtise, l’aveuglement, la violence et la corruption » ? Ces situations que je peux observer dans le monde me touchent profondément, mais elles ne m’envahissent pas. Si je peux apporter modestement de la lumière autour de moi, ce n’est que par mon exemple, mais jamais par la lutte ou le militantisme.


Avez vous encore un regard sévère et un peu amer ou êtes-vous complètement détaché et pétri de réelle compassion pour l’humanité ?

Je crois qu’il ne faut pas donner plus d’importance à l’humanité qu’elle n’en a. Elle n’est pas une fin en soi, juste une vague de l’univers qui ne fait que passer. La terre elle-même est condamnée à mourir. Du temps que l’être humain se perdra dans l’identification à un pays, une religion, une idéologie, alors il souffrira. Je n’ai donc pas de vision amère de ce que j’observe dans le monde, mais juste un sentiment de profond décalage.


Etes-vous pleinement dans la compassion ?

Je suis en décalage avec cette notion de compassion générant pour beaucoup une forme de culte malsain de la souffrance. Ainsi de nombreux « bons chrétiens » s’interdisent le bonheur parce qu’ils sentent le besoin de porter la souffrance de l’humanité. Comment pourrais-je prétendre aider une personne qui se noie en choisissant de me noyer avec elle ? Juste par esprit de solidarité ?

Les proches de personnes en fin de vie me disent souvent que j’ai beaucoup de compassion pour les êtres que j’accompagne, mais personnellement cela n’occasionne pas chez moi de souffrance personnelle. Je ressens leur souffrance qui me touche profondément, mais elle ne m’envahit pas. Je respire paisiblement à côté de la personne qui étouffe, je me détends en présence de l’être crispé de douleur, je fais le plein de lumière à côté de la personne tapie dans l’ombre… Ce calme profond face à la mort me permet d’apporter bien plus que le fait de m’enliser dans la souffrance et les tourments d’autrui.


Pour revenir à la compassion, je vous suis sur le culte malsain de la souffrance et sur le fait qu’il ne s’agit pas de souffrir de la souffrance d’autrui.

Oui, c’est ça, ouvrir son coeur inconditionnellement, ressentir, éprouver pleinement sans pour autant se laisser submerger, absorber ou emporter. La nuance est subtile…


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L’humanité

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Que vous inspirent les récents attentats de Charlie Hebdo ainsi que la gestion de la crise ?

Un sentiment de disproportion totale ! Je constate une fois de plus que certaines vies sur cette terre valent beaucoup plus que d’autres. Le sens de l’humour et la liberté d’expression sont à géométrie très variable, selon si l’on se moque des musulmans ou des juifs. Personnellement, je ne suis ni Charlie, ni Dieudonné. Du temps que l’être humain se coupera de son essence pour s’enfermer dans une appartenance religieuse, le sang continuera de couler. L’arrogance de chacun ne fera que nourrir l’escalade.

Si nous devions observer une minute de silence chaque fois que dix-sept personnes meurent violemment sur cette planète, nous serions sans doute en méditation permanente, ce qui changerait peut-être le monde…?


La majeure partie de l’humanité reste divisée, séparée, intimement et extérieurement ici-bas. N’est-ce pas un beau gâchis ?

L’état du monde est ce qu’il est, un grain de poussière dans l’univers. Pourquoi s’attacher à cette vision restreinte ? L’humanité n’est pas une fin en soi et elle finira par voler en éclats. Le monde est ce qu’il est et tout ce que nous construisons à chaque instant est destiné à mourir. Rien ne nous survivra, même pas nos enfants… Autant être en paix avec cette réalité incontournable, sans quoi la vie devient un combat, une vaine lutte contre le courant.


Vous avez raison au fond de rappeler que l’humanité, le monde n’est qu’un grain de poussière dans l’infini des mondes, ou encore une vague de l’univers, l’image est éclatante et vertigineuse. Pourquoi faire grand cas en effet des malheurs et des tragédies humaines qui ne pèsent pas grand chose dans l’infini ?

Oui, il est important de relativiser lorsque notre esprit nous emporte, lorsque nos émotions nous submergent. Mais dans un autre sens, je ne cherche pas à réduire la vie à quelque chose d’insignifiant, car chaque « poussière » évoquée, chaque particule de vie dans l’univers est une pleine manifestation du divin. Je ne crois pas au Dieu extérieur et supérieur qui crée la vie, mais j’ai l’intime conviction que le divin expérimente la vie à travers chacune de ces particules (j’évoque ici la vie au sens large et pas uniquement sur le plan humain). En d’autres termes, je ne suis pas moins/plus Dieu que Jésus ou que la fleur qui pousse dans le fumier.

Donc rien n’est bien important, puisque même la fin de notre système solaire n’est pas un terme au tout intemporel qui nous lie, et à la fois chaque vie qui l’habite est sacrée. Comme nous l’apprend sagement la physique : Dans l’univers, rien ne se gagne, rien ne se perd, mais tout ne fait que se transformer dans une danse dont la chorégraphie nous échappe le plus souvent.


Vous affirmez que le divin se manifeste en chaque particule de vie. Qu’en est-il des particules les plus chaotiques ?

Celles-ci sont là pour nous permettre de grandir, nous obligeant à expérimenter, à faire des choix, à prendre position… Le chaos est très constructif car l’imprévu nous oblige à sortir de schémas dans lesquels nous nous plaisons à nous enfermer.


On vit seul et on mourra seul. L’incarnation n’est-elle pas un parcours solitaire éprouvant et ténébreux ?

Dès l’instant où nous nous identifions à l’ego, nous sommes toujours seuls, même noyés dans une foule de milliers de personnes. Dans la conscience du tout, la solitude n’est plus qu’une illusion.


Croyez-vous en une possible vie extraterrestre ?

C’est une question que je ne me pose pas puisque l’idée que seule la planète terre perdue au milieu de l’univers puisse supporter la vie m’apparaît comme totalement prétentieuse et absurde. Cette interrogation est le fruit d’un mental humain encore fortement imprégné de la vision créationniste inculquée par le christianisme : « Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre ». Ainsi, la terre est encore pour beaucoup le centre de l’univers, l’unique création divine au milieu du grand vide céleste.

Ce que nous observons aujourd’hui de l’univers ne laisse aucun doute sur la question. Cette vision égocentrée de la création où l’humanité règne au sommet de la pyramide me semble totalement archaïque. Ce que nous appelons « l’être humain » est une forme de vie dans l’univers, une parmi tant d’autres, ni moins et ni plus importante que toutes les autres qu’il nous est possible de côtoyer au quotidien. La vision de l’univers devrait être une grande leçon d’humilité et répondre comme un éclat de rire cosmique à cette question.


Vous dites que l’être humain est une forme de vie parmi tant d’autres, mais avez-vous personnellement déjà observé une autre forme de vie extraterrestre ?

Oui, bien évidemment, tout comme vous d’ailleurs. Votre question démontre à quel point il vous est difficile d’envisager la vie au-delà de l’être humain et de ses possibles concurrents venus de l’espace. Quand j’évoque la vie, je l’entrevois à sa plus large échelle, incluant la vie animale (dont nous faisons partie sur le plan physique), mais également la vie végétale, minérale… L’univers observé de notre petite planète bleue est une forme de vie extraterrestre que nous pouvons tous contempler et nous savons par l’expérience que chaque forme de vie en inclut d’autres.


Dans ma question précédente, je pensais à une forme de vie évoluée et non végétale ou minérale.

Les « petits hommes verts » seraient-il plus « évolués » que ce que nous pouvons observer aujourd’hui de l’univers ?


Vous semblez avoir une bien piètre estime de l’être humain quand vous le classez au rang de l’animal, vous ne trouvez pas ?

J’évoque simplement sur un plan physique le fait que l’être humain est un mammifère parmi d’autres. La séquence ADN de l’homme est à 98,5% identique à celle du singe et à 80% identique à celle de la souris. Voilà juste une réalité qui n’a rien de dénigrant ou de dévalorisant pour la nature humaine. Peut-être est-ce vous qui avez à reconsidérer l’estime que vous portez à la vie animale ?


Qu’est-ce qui effraie tant l’humanité à l’idée d’une vie extraterrestre concurrente ?

La simple perspective de pouvoir un jour être détrônée du sommet de sa pyramide. L’être humain entretiendra cette peur du temps qu’il se complaira dans sa vision hiérarchique et étriquée de la vie.


Le sens de la vie se dévoile-t-il pleinement quand on meurt ? Qui a la réponse de son vivant ?

Qui pose la question ? L’ego qui ne peut appréhender l’unité puisqu’il est le fractionnement. La réponse n’appartient pas au mental, mais à ce qui vibre au plus profond de soi. Lorsque nous y sommes connectés, toutes nos questions existentielles se transforment en un grand éclat de rire.


Croyez-vous en l’avenir de l’humanité ?

L’humanité que j’observe aujourd’hui avec détachement fonce très clairement dans le mur, le pied sur l’accélérateur. Pour être franc, je ne crois pas en l’avenir de cette humanité égarée et arrogante courant à sa perte. Nous savons qu’en tout temps, la terre a régulé de manière drastique les espèces invasives bouleversant son écosystème. Quand l’être humain assoiffé de croissance avance, convaincu qu’il est le sommet de la pyramide de l’évolution, on ne peut que s’attendre à son déclin.


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L’éveil

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Quelle est votre définition de l’éveil et comment y parvenir ?

Vous trouverez d’innombrables définitions de l’éveil spirituel ainsi que de multiples façons d’y parvenir. Mais toutes ces approches ne sont que des théories qui viendront gaver votre mental de croyances. Personne ne détient de vérité absolue sur la question. L’éveil est simplement la mort de nos illusions, le renoncement à nos croyances, la désidentification à notre corps, la conscience d’exister au-delà de l’espace et du temps, la perception de l’unicité. Mais rien de tout ça ne passe par une compréhension. Le chemin pour y parvenir est propre à chacun, introspectif et ne nécessite aucun bagage intellectuel. Même la quête est un obstacle à l’éveil, car elle tente d’approcher de manière conceptuelle ce qui fait déjà partie intégrante de nous. Ne cherchez rien, méditez, contemplez, sans mot, amenez le silence à l’intérieur… tout simplement.


Le désir ne semble pas avoir sa place dans ce que vous appelez l’éveil. D’autres prétendent que l’absence de désir est un symptôme dépressif. Comment me situer entre ces deux visions du désir ?

La frontière entre « éveil » et « état dépressif » est sans doute très subtile. En effet de nombreuses personnes ont atteint l’éveil suite à une dépression. La différence à mes yeux est qu’une forme de désir persiste lors d’un état dépressif alors que la personne éveillée ne connait plus le désir et est pleinement en paix avec cette réalité. L’éveil est vécu comme un profond état de sérénité alors que la dépression est une situation de souffrance et de résistance où subsiste un désir inconscient de retrouver le désir.

D’une certaine manière, on pourrait envisager l’état dépressif comme un éveil manqué, un état intermédiaire où la personne explore ce grand vide intérieur tout en s’agrippant à ce qui fait son malheur.


La dépression est donc la voie royale vers l’éveil ?

Si elle l’a été pour de nombreuses personnes (Eckhart Tolle, Neale Donald Walsch, Katie Byron et bien d’autres), il ne faut pas pour autant en faire un passage obligé. Mais il est vrai que de toucher le fond de la piscine permet parfois de lâcher totalement prise et d’accepter de mourir à ce que nous croyions être. Si la dépression est douloureuse, c’est parce qu’il persiste cette volonté inconsciente de s’accrocher aux valeurs responsables de notre malheur. Cette résistance n’existe plus dans l’éveil puisque l’attachement à nos illusions se dissout totalement. Même le désir de mourir disparaît puisqu’il n’y a plus aucun désir.

L’éveil peut donc être brusque et accidentel, mais il peut également résulter d’un parcours progressif et harmonieux.


Quel est votre regard sur l’état dépressif et son traitement ?

Il est intéressant de constater que l’état dépressif se manifeste chez l’être humain de nos sociétés dites « modernes » ainsi que chez certains animaux qu’il domestique. Je crois que le constat parle de lui-même. La dépression est le signe d’un dysfonctionnement grave. Quand la seule thérapie consiste à avaler des pilules et à se raccrocher à un système de valeurs toxique et pervers, on est en droit de se questionner sur l’état de santé de notre société. La possession matérielle, l’attachement, le déni de la mort, le stress à outrance, l’insatisfaction professionnelle, une communication superficielle, un monde centré sur la compétition, … , voilà suffisamment d’ingrédients permettant aisément de comprendre pourquoi toujours plus de personnes traversent un état dépressif, généralement chronique lorsque le mal n’est pas traité à la racine. Comment pourrait-on vivre en bonne santé morale dans un monde malade ?

L’effondrement de ce système de valeurs peut donc être l’occasion de tout balayer et de faire place nette afin de se reconnecter à l’essentiel. Mais l’éveil qui en résulte ne peut être le fruit de demi-mesures. Ainsi, la dépression profonde permet parfois à la personne de plonger suffisamment bas pour ne plus avoir d’autre choix que de revenir à l’essentiel. Alors ce mouvement radical de lâcher-prise et d’abandon à ce grand vide peut mener à l’éveil. Malheureusement, et ceci pour des critères évidents de rentabilité, notre société perverse ne permet plus cette plongée en profondeur et les personnes malades sont maintenues entre deux eaux, dans une dépendance souvent chimique. La dépression est donc traitée de manière palliative, fataliste et zombifiante. Plus de la moitié de la population a été dépendante au moins une fois dans sa vie de psychotropes (antidépresseurs, anxiolytiques ou drogues diverses). Le bilan est absolument dramatique !


Je peine à comprendre et accepter que l’absence de désir puisse être source de bonheur absolu. L’éveil appréhendé ainsi ne serait-il pas une imposture à notre nature d’être incarné ?

Je conçois aisément qu’imprégné jusqu’à la moelle d’un système de valeurs basé sur le désir, l’envie, la projection et la compétition, il soit difficile d’envisager une vie épanouissante sans ce qui est aujourd’hui le moteur de notre société agonisante. Et pourtant, lorsque nous explorons ce grand vide, que ce soit par choix ou par la maladie, nous découvrons que nous existons ici et maintenant, bien plus intensément qu’à travers le désir permanent d’obtenir ce que nous n’avons pas.

Le désir est une montagne infinie que l’être humain tente frénétiquement de gravir. Dans un cycle sans fin, chaque désir assouvi ouvre la porte à de nouveaux désirs… Ainsi l’être désireux fonctionne sur le principe de l’âne et de la carotte bien évidemment toujours inaccessible. Cette vie obsessionnelle en quête d’un illusoire désir, quand elle ne débouche pas sur la mort par épuisement, passe forcément par la dépression, le burn-out ou le sentiment d’une vie ratée. Le renoncement au désir interrompt ce cercle vicieux et permet de contempler l’immensité qui nous entoure. Le bonheur n’est jamais cette projection vers l’hypothétique sommet, mais notre simple capacité à appréhender l’instant présent, où que l’on puisse se trouver.


On m’a dit souvent que la soumission au maître spirituel est la seule voie qui me permettrait d’atteindre l’éveil. N’est-ce pas dangereux ?

Je ne pense pas qu’il faille se soumettre et suivre aveuglément un maître afin de connaître l’éveil. S’il est honnête, celui-ci peut au mieux vous accompagner à vous abandonner à vous-même. Le maître n’est pas un dirigeant, mais un éveilleur de conscience, un révélateur parfois bousculant. Il ne dicte pas, mais vous accompagne à contacter et mobiliser ce qui est en vous, toujours dans le discernement.

Ceci dit, l’éveil peut parfaitement résulter d’un chemin personnel, dès l’instant où celui-ci est sincère, dès l’instant où vous êtes prêt à vous regarder en face, avec tout l’inconfort qu’une démarche authentique peut engendrer. Une chose est sûre : Rechercher activement l’éveil est la meilleure manière de ne jamais le réaliser.


Je suis fasciné par l’expérience de l’éveil mais à la fois cette perspective me terrorise. Je n’arrive pas à comprendre cette contradiction qui me ronge. Pouvez-vous m’éclairer ?

Deux forces semblent s’opposer à l’intérieur de vous, ce qui est assez fréquent. De nombreuses personnes sont tiraillées entre l’envie de se réaliser tout en ayant très peur des changements que cela puisse impliquer. Ces peurs chez vous sont sans doute liées à des aspects de votre vie qui ne vous conviennent plus, mais que vous n’êtes pas prêt à remettre en question. L’expérience de l’éveil ne peut être qu’entière et sans compromis. Ses conséquences sont bien souvent imprévisibles, bouleversantes, mais vont toujours dans le sens d’un épanouissement intérieur. Prenez soin d’apprivoiser vos sentiments contradictoires ainsi que le vertige qui en découle. Soyez à l’écoute, sans rien forcer. Peut-être avez-vous simplement besoin de temps pour faire face à l’inenvisageable ?


Mais comment atteindre l’éveil si on ne le recherche pas activement ?

Parce que l’éveil n’est pas un but à atteindre. Il est notre nature essentielle qui ne demande qu’à émerger des tréfonds de notre être. Dans le même ordre d’idées, on ne recherche pas sa tête ou ses pieds, mais on les apprivoise en leur donnant au mieux la possibilité de se manifester. Seul notre ego dans l’illusion de la séparation peut vouloir atteindre ce qui fait déjà partie intégrante de nous en le plaçant à l’extérieur. L’unique démarche possible est donc d’offrir le terreau favorable à l’éveil plutôt que de le poursuivre comme un animal sauvage qu’il faut absolument capturer. Alors lâchez prise sur l’idée même de vous éveiller, vivez l’instant présent au mieux, sans recherche, sans attente…


L’éveil spirituel tant décrit et envié évoque pour moi une forme d’austérité qui n’a pas l’air très drôle à vivre.

Les religions ont sans doute largement contribué à cette vison par le fait qu’elles ont associé l’éveil à un état de privation et d’abstinence. Paradoxalement l’être humain tente de construire son bonheur à travers les nombreuses dépendances qu’il se crée. Ainsi il est convaincu de ne pouvoir être heureux sans dépendre affectivement, matériellement, politiquement, religieusement, sans se rendre esclave de tout ce qui finit par faire son malheur. Mais ce bonheur illusoire recherché à travers l’exaltation des sens ne mène qu’à la souffrance et à l’épuisement, car les sens s’émoussent et le monde extérieur est éphémère.

Si l’éveil est un retour à l’essentiel, à l’éternel qui nous habite, il libère des nombreuses dépendances qui jalonnent le quotidien, sans pour autant le rendre terne ou morose. Ce qui observé de l’extérieur peut paraître austère est en fait un état de profonde plénitude où rien ne manque. Ce bonheur authentique est entier et inaltérable puisqu’il émerge des tréfonds de soi. Alors rien ni personne ne peut plus l’entacher.


Vous pensez donc que le vrai bonheur ne passe pas par les sens et par le monde physique qui nous entoure ?

Non, je n’ai pas dit ça. J’affirme que le bonheur authentique prend racine à l’intérieur, au plus profond de soi. Il est l’émanation de notre nature profonde. Alors seulement, il peut se vivre, se partager sur le plan physique et se savourer pleinement à travers les sens, mais sans jamais en dépendre. L’être éveillé n’est pas coupé du monde physique, il en jouit pleinement, tant que possible, mais sait y renoncer lorsque sa condition ne le permet plus, sans que cela n’affecte son bonheur, car il est pleinement conscient de l’éphémère.


Quel sont les plus grands obstacles à l’éveil ?

Les multiples croyances limitatives, l’identification au « je » (l’ego) et bien sûr le désir de l’éveil.


Combien y a-t-il de personnes éveillées sur terre ? Un millier ? Un million ? Qu’en pensez-vous ?

En fait je n’en ai aucune idée. Peut-être que de nombreuses personnes sont éveillées et ne le savent pas encore ? Je pense que les personnes clairement éveillées ne sont pas forcément toujours celles qui le crient haut et fort.


L’être humain n’est guère capable de se détacher de façon intégrale. Qu’en pensez-vous ?

Le détachement intégral n’est pas un but en tant qu’être humain vivant, puisqu’il s’appelle la mort. L’important est d’amener cette conscience au quotidien qui nous amène à nous observer avec recul. Ainsi nous pouvons explorer la physicalité sans pour autant se perdre ou s’identifier à elle. Les personnes affirmant vivre un détachement total se mentent à elles-mêmes.


Le détachement total reste un Everest pour la grande majorité des consciences animées d’une quête spirituelle.

La quête spirituelle est souvent un chemin d’égarement lorsqu’elle passe par le mental, par une vision conceptuelle ou par le besoin de comprendre. Elle ne peut être vécue que dans le silence et l’intériorité, dans l’affrontement et l’exploration à corps perdu de nos parts obscures. Une quête spirituelle authentique ne débouche sur aucune compréhension, mais seulement sur une reconnexion avec le tout. Le but n’est pas d’être détaché. C’est le détachement qui résulte de l’éveil, mais pas le contraire.


Le confort matériel est-il en contradiction avec l’éveil de la conscience ?

Non, le confort matériel n’est pas en contradiction avec l’éveil de la conscience. J’ai connu personnellement une période de très grande abondance financière, tout comme des périodes d’incertitude et de relative précarité. Aujourd’hui je vis dans un confort fonctionnel (je mange sainement et j’ai chaud durant l’hiver). Pour le reste, je vis plutôt modestement et ma richesse ne se quantifie plus sur un plan matériel ou financier.


L’illumination, une ultime illusion ?

L’illumination est un état d’extase et de fusion avec le tout. Celle-ci est un accident souvent imprévisible, bouleversant et passager survenant au moment où l’on s’y attend le moins. De nombreuses personnes tentent de le provoquer, mais dans quel but ? Celui de fuir les contraintes de l’incarnation ? Celui de jeter un oeil curieux de l’autre côté du voile ? Quand bien même l’innommable en vient à être perçu, comment l’intégrer ensuite dans son quotidien ?


Pensez-vous que l’être humain puisse accéder de son vivant à l’autre côté du voile, à la vision globale de l’existence ?

Les personnes ayant vécu une EMI (expérience de mort imminente) reviennent toutes avec cette impuissance à décrire avec des mots terrestres ce qu’elles ont traversé. Certaines décrivent un amour innommable, des couleurs inconnues, une compréhension instantanée, une abolition du temps et de l’espace… Quand bien même certaines personnes accèdent à cette réalité et en reviennent avec le souvenir, celui-ci aide-t-il à mieux vivre ? Pour certaines, l’expérience prend un sens et pour d’autres elle devient un fardeau ingérable. Je dirais que « l’expérience » se produit si elle a un sens et nous n’avons pas à la rechercher. Elle n’est pas une fin en soi et nous la vivrons tous un jour, le moment venu.


Ne voulez-vous pas retourner à la Source, vous réveiller du rêve que nous sommes en train de vivre collectivement ? Ne voulez-vous pas connaître la fin de la souffrance ?

Si je souhaite « retourner à la Source », il n’y a qu’une seule option possible : le suicide. Même si chacun est libre de disposer de sa vie, cette aspiration serait en opposition avec le choix de s’incarner, à moins qu’elle ne soit motivée par une situation extrême bien évidemment. Mais à défaut de se « réveiller du rêve » en l’interrompant (ce qui revient à mourir physiquement), il est possible d’amener la pleine conscience dans le rêve afin de ne plus en être l’esclave. L’être éveillé est un rêveur conscient qui à aucun moment ne s’enferme dans son rêve. Il le vit tout en l’observant avec recul sans s’y identifier. Ainsi la souffrance morale n’a plus de prise sur lui.


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Dieu et les religions

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Que pensez-vous des signes religieux et du port du voile ?

La religion est une vaine tentative visant à enfermer la dimension spirituelle de chacun derrière des codes et obligations. Je suis donc en profond décalage avec toutes les organisations prétendant représenter Dieu. La seule religion que je puisse reconnaître est la religion du coeur, et celle-ci ne nécessite aucun intermédiaire, aucun signe ostentatoire et aucun voile derrière lequel se cacher.


Comment vous situez-vous par rapport à Dieu ? N’est-t-il pour vous qu’un mot, une création du mental ?

Je préfère évoquer le « divin », car la notion de Dieu le place immanquablement à l’extérieur. Le nom de Dieu est une projection, une création purement humaine. S’il faut absolument l’utiliser puisqu’il fait partie du vocabulaire collectif, j’affirmerai alors de manière un peu provocatrice que je suis Dieu, au même titre que toute forme de vie dans l’univers.


Si on écoute la pensée chrétienne, il n’y a qu’une vie, absolument unique et Dieu qui est amour n’abandonne personne.

Comment l’enfer si cher au christianisme peut-il exister si Dieu n’abandonne personne ? Cette vision déresponsabilisante du dieu extérieur sauvant le pauvre pécheur docile ne m’inspire pas du tout.


J’ai lu que vous avez quitté l’église catholique. Mais ne faut-il pas être impliqué dans une religion si l’on souhaite la faire évoluer ?

Les religions sont des organisations crées par l’être humain afin de prendre le pouvoir en plaçant Dieu à l’extérieur et en se délestant de ses propres responsabilités. Tout en se prétendant animées de louables intentions, les religions n’ont fait que diviser l’humanité depuis qu’elles existent. L’histoire démontre largement qu’un système qui tente de s’approprier le divin en imposant sa vision exclusive et dogmatique ne peut qu’alimenter les guerres et devenir par conséquent un obstacle majeur à la paix dans le monde. Je ne pense donc pas que les religions aient à évoluer, mais plutôt à disparaître, afin de libérer l’humanité de leur emprise. Ce qui est universel ne peut se réduire à une étiquette religieuse.


Adhérez-vous au concept de la réincarnation et du karma ?

Je ne suis pas attaché à la notion de karma ou de réincarnation, même si j’ai le sentiment profond depuis toujours que notre essence en vient à expérimenter l’incarnation de nombreuses façons. Mais je ne cherche pas à conceptualiser cela puisqu’en tant qu’être incarné, cette vision globale m’échappe. En matière de spiritualité, les concepts ne sont que des pièges qui nous coupent de notre essence. On ne peut autopsier quelque chose de vivant et c’est pourtant ce qu’essaie de faire la théologie. Ainsi les religions ont perdu leur âme.


Vous parlez de véhicule, d’impermanence et vos propos évoquent souvent la réincarnation, sans jamais la nommer. C’est très bouddhiste tout cela ?

Le fait que certaines de mes convictions puissent s’apparenter au bouddhisme ne fait pas de moi un bouddhiste. Comme je vous le disais, mes convictions intimes étaient présentes avant même que je n’entende parler de bouddhisme. Je ne crois en rien, pas plus en la réincarnation qu’en la résurrection, car il s’agit là de théories conceptuelles que je laisse aux religions.

Quand je devais avoir cinq ou six ans, je me promenais avec toujours ce sentiment d’être le conducteur de mon véhicule. Ça m’amusait beaucoup et je découvrais bien avant l’âge officiel le plaisir de la conduite. Je me sentais à l’intérieur de mon corps et je le pilotais comme une voiture. C’était évident, ce corps était juste une merveilleuse carrosserie qui me permettait d’explorer le monde, mais je n’étais pas ce véhicule. Malgré les années qui ont passé, je n’ai jamais douté de cela, car le doute est cérébral et il ne s’agit pas là d’une croyance, mais d’une conviction profonde, pour ne pas dire d’une évidence.

Tout comme la vie se transforme inlassablement tout autour de nous, il m’est toujours apparu que notre parcours est fait de cycles qui s’enchaînent et se complètent. Voilà une autre évidence pour moi qui ne rejoint toutefois pas la vision conceptuelle du karma et de la réincarnation qui tente d’imposer une forme rigide à mes yeux. Ce que je peux ressentir au plus profond de moi n’a aucunement besoin d’être mis en mots ou intellectualisé, tout comme l’amour n’a pas à être compris, mais simplement vécu.


Vous dites que dans vos plus jeunes années, vous aviez déjà cette conscience intemporelle. Mais peut-on déjà parler de pleine conscience à six ans ?

Je pense que le « fond » de ce qui m’habite était déjà présent en moi dès ma naissance, mais j’ai sans doute eu durant mes premières années à l’apprivoiser et à l’intégrer. Le plus difficile a sans doute été d’apprendre à vivre avec ce décalage. Je suis donc passé par une phase de mimétisme où je tentais de rejoindre autrui en l’imitant et en me limitant, mais je me rendais compte que je n’étais pas moi-même. Il a fallu du temps pour que je prenne confiance en moi et que j’assume ce qui était là dès le premier jour. Mon enfance a donc été douce, entourée de ma famille, baignée parfois de cette nostalgie de ce que j’avais laissé pour naître à cette vie.


Vous parlez souvent de « convictions intimes ». Ne serait-ce pas plutôt des intuitions fines et profondes ? Le mot « conviction » me dérange un peu car vous ne détenez pas de vérité absolue.

Il est toujours difficile de s’exprimer par les mots, car ceux-ci peuvent prendre des sens très différents selon qui les lit. J’évoque souvent la notion de convictions intimes ou profondes afin de partager ce qui m’habite. Celles-ci ne sous-entendent bien évidemment pas que je détienne une quelconque vérité universelle, car pour moi la notion de conviction reste très personnelle.

En chaque être, il est des choses profondes dont on ne peut point douter. Il ne s’agit pas là de croyances. Ces choses ne proviennent d’ailleurs pas de notre mental mais de nos tripes, dans le sens qu’elles sont gravées au plus profond de nous. Certains l’appellent la foi, mais je suis prudent avec ce terme car il est souvent associé à tort à quelque chose de religieux. Ces forces que nous possédons tous à différents niveaux, nous permettent de déplacer des montagnes, ou du moins d’accomplir avec facilité et évidence des tâches lourdes et compliquées au regard d’autrui.

J’entrevois ces convictions intimes comme un chapitre du tout dont nous aurions gardé conscience en venant à la vie terrestre. Ce « souvenir » gravé en chacune des nos cellules est là, lorsque nous sommes en mesure de le laisser émerger, pour donner un sens à notre vie. Il nous guide au-delà des mots et nous soutient dans les périodes difficiles. Bien évidemment, le pire usage que nous puissions en faire serait de tenter de l’imposer à autrui comme une vérité absolue.


Pensez-vous que le continuum mental des bouddhistes a tout son sens lorsque l’on meurt ou vous sentez-vous habités uniquement par la conscience universelle ?

Tout cela est très conceptuel. Le mental m’apparaît comme le fruit de notre ego, donc limité à l’incarnation. Je me sens plutôt habité par ce que vous nommez la « conscience universelle », mais je conçois volontiers que celle-ci puisse, au-delà de cette vie présente, conserver un bagage intemporel propre à ce que notre âme a pu traverser et expérimenter. Les bouddhistes l’appellent le karma, mais leur vision est à mes yeux empreinte de rigidité.


Vous êtes dans une conscience qui n’est pas plus bouddhiste que chrétienne, une conscience cosmique peut-être ?

Quand cette conscience est atteinte et vécue, l’idée même de devoir la nommer disparaît instantanément. Le simple fait de ressentir le besoin d’adhérer à un concept religieux est le signe que nous ne sommes pas dans l’unité puisque celle-ci est innommable.


Croyez-vous en l’éternité ?

Je ne crois en rien. D’ailleurs, comment mon mental pourrait envisager quelque chose qui lui échappe ? La notion d’éternité reste très… très longue dans la tête des gens, alors je préfère évoquer l’intemporel qui balaie à lui seul la notion de temps, et donc d’éternité. L’intemporel est notre nature profonde et à défaut de le toucher, nous pouvons l’approcher par de nombreuses pratiques méditatives. Lorsque notre mental cesse de vouloir comprendre, lorsque nous sommes pleinement dans « l’être », l’intemporel surgit des tréfonds de soi. Il n’y a donc rien à comprendre, mais seulement à expérimenter.


Les partis

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J’apprécie beaucoup vos écrits, mais en vous lisant, il m’est impossible de définir votre appartenance politique. Ce côté insaisissable m’intrigue. Qu’en est-il ?

Ceci s’explique sans doute par le fait que je n’ai aucune appartenance politique, ce qui est très dérangeant je l’avoue, car l’être humain cherche constamment à étiqueter ses congénères. Quand j’observe le monde, je le fais avec mes propres yeux, sans passer par les lunettes déformantes de nos institutions politiques et religieuses. Tout système partisan est une prison qui restreint et enferme l’être humain dans une idéologie. Chacun est toutefois libre d’en sortir quand il le souhaite.


Heureuse surprise que la découverte de votre site récemment ! J’ai cependant été déçue en lisant votre page concernant les partis politiques. Voici les points sur lesquels je suis en désaccord avec vous :

Ce n’est pas parce que je vote pour telle personne de tel parti que je suis inféodée à ce parti. Je peux très bien en changer à la prochaine occasion si je ne suis pas contente de son action.

C’est très juste, mais quel que soit le parti choisi, celui-ci reste un parti et ne fait que défendre un point de vue exclusif, divisant ainsi l’humanité.


De toute façon, à moins que vous ne viviez en totale autarcie, votre vie est déterminée par le cadre législatif : Vous utilisez certainement les routes pour vous déplacer, vous déposez votre sac poubelle et laissez l’Etat s’en occuper, vous utilisez le réseau électrique… Tous ces domaines sont régis par des lois, décidées dans les différents parlements (fédéral, cantonal).

Oui, c’est parfaitement exact. J’ai choisi de vivre sur terre, dans cette société qui m’offre des services et infrastructures en échange de ma contribution fiscale. Tout se passe au mieux dans mon quotidien, je respecte son cadre législatif et je ne m’en plains pas puisque je ne m’y implique pas de manière partisane. Dans ce sens j’assume pleinement mon existence, sans vivre au crochet d’institutions, mais je ne souhaite simplement pas cautionner un parti politique qui par essence disperse la majeure partie de son énergie dans le fractionnement et l’opposition à ses rivaux.


Refuser d’exercer son droit de vote, c’est ne pas prendre ses responsabilités.

Voilà un jugement qui vous appartient. Une opportunité offerte n’oblige personne à y recourir à ce que je sache. Il s’agit bien d’un « droit » de vote et non une « obligation » de vote. La démocratie ne consiste-t-elle pas à respecter les droits de chacun ?


Refuser d’exercer ses droits de citoyen, c’est donner carte blanche aux égoïstes et aux opportunistes.

Qui voudrait voter pour la décroissance, pour une baisse de son pouvoir d’achat, pour une énergie propre mais plus coûteuse…? Il se trouve que la personne recourant au droit de vote le fait quasi systématiquement dans son intérêt personnel, donc de manière « égoïste ». Ainsi vous comprenez pourquoi je ne souhaite pas cautionner un système qui consiste prioritairement à tirer la couverture à soi, et ceci au détriment d’autrui.


Ne mettez-vous jamais un pied dans un magasin pour y acheter quelque chose ? Dans ce cas, le sort des vendeurs ou vendeuses (en partie déterminé par des lois) vous est-il complètement indifférent ?

J’assume simplement ma responsabilité de consommateur en m’approvisionnant de la manière la plus cohérente possible : J’évite les ouvertures nocturnes, je choisis prioritairement des produits élaborés, cultivés, transportés, vendus dans le respect de l’environnement et de l’être humain. Ce ne sont pas les lois qui protègent le monde du travail, mais les choix et habitudes de consommation de chacun, car finalement il ne se vend que ce que le consommateur achète.


Parce que le système politique n’est pas parfait, vous n’y participez pas. Ce faisant vous donnez votre pouvoir à d’autres et affaiblissez ceux qui vont dans la bonne direction.

Qui peut prétendre aller dans la « bonne direction » ? Tous les conflits sur cette terre prennent naissance du fait que chacun est convaincu d’aller dans la « bonne direction ». Il s’agit là d’une notion très personnelle que l’on ne peut imposer à autrui en tant que vérité universelle. Ma « bonne direction », qui n’est que la mienne et que je n’impose à personne, consiste à suivre mon coeur et à être le plus cohérent possible dans mes choix.


En refusant d’exercer votre droit de vote et d’élection, vous vous désolidarisez de vos semblables car depuis les années 70, toutes les avancées sociales, en faveur des plus faibles, sont battues en brèche. Trouvez-vous normal que des personnes travaillant à 100% doivent avoir recours à l’aide sociale pour s’en sortir financièrement ? Pourquoi ce recul ? Parce que la droite est majoritaire et réclame moins d’Etat, donc d’impôts, donc moins d’argent à disposition pour les plus faibles.

Je trouve tout comme vous que nous vivons dans un monde profondément malade et déséquilibré. Ce constat s’explique à mes yeux par le fait que l’être humain se déleste de ses propres responsabilités en les confiant à des partis, qu’ils soient politiques ou religieux. Je n’entrerai donc pas dans un discours cloisonnant gauche-droite où chacun se considère être la victime de l’autre vilain méchant. Je reste pleinement convaincu que notre responsabilité première découle de nos actes et comportements quotidiens. Se cacher derrière un système partisan n’est qu’un prétexte pour ne pas assumer ses propres incohérences.


Refuser d’être solidaire, c’est comme frapper un homme à terre.

Je trouve votre réflexion bien étrange. Pour vous la solidarité se résume-t-elle au fait d’être impliqué politiquement ? Ma solidarité, je l’exerce très modestement, discrètement au quotidien, lorsque j’ouvre mon coeur et offre de mon temps à des personnes souffrantes, perdues ou endeuillées. Cette solidarité n’est donc pas idéologique, mais directe et appliquée. Vous l’aurez deviné, j’aime le concret, le terrain.


Tout ceci est d’autant plus regrettable que dans d’autres domaines vous exercez une fonction de guide et bénéficiez donc auprès de nombreuses personnes d’une certaine autorité.

Le guide accompagne chacun à trouver ses propres réponses. Je n’ai pas la moindre autorité sur qui que ce soit. Mes propos n’engagent que moi et sont au mieux une invitation à la remise en question. Chacun fait ensuite le choix qui lui semble le plus juste. Dans ce sens, je respecte pleinement les vôtres.


Vos propos m’apparaissent comme un combat militant, une bataille idéologique à travers laquelle vous tentez de me convaincre de vos propres vérités. Il se trouve que je suis en profond décalage avec cette société qui divise et cloisonne. Je ne la juge pas et ne m’offusque pas de ses choix. Je ne crois simplement pas en l’avenir d’une humanité assoiffée de croissance, fonçant dans le mur, les deux pieds sur l’accélérateur. Je suis donc observateur d’un monde étrange et perdu auquel je ne m’identifie pas sur le plan de mes valeurs profondes, convaincu que rien d’essentiel ne naîtra de la division. Car vous le savez comme moi : toute partie ne peut être que le fruit d’une division. Je ne suis donc ni de gauche ni de droite, mais dans l’unité, la complétude.


Pourquoi ne pas utiliser votre droit de citoyen afin d’exercer votre pouvoir dans un sens unificateur et harmonisant ?

Je ne crois pas que l’on puisse harmoniser ou unifier par le pouvoir. Le pouvoir permet au mieux d’imposer une vérité personnelle, mais sans jamais occasionner de changement profond chez la personne qui doit s’y soumettre. Si j’apporte un peu d’harmonie et d’unité autour de moi, c’est sans doute par une main posée, un regard, un silence partagé, un mot qui vient du coeur… mais jamais par le pouvoir.


Il n’y a rien de plus concret que le geste politique consistant à glisser son bulletin de vote dans l’urne. Politique, vient de « polis », signifiant « cité » en grec. Vous vivez dans la cité ?

Je reconnais pleinement le geste politique que chaque être fait lorsqu’il s’implique dans un choix ou un engagement affectant la collectivité. Dans ce sens, chacun de mes actes est un geste politique puisqu’il touche « la cité » dans laquelle je vis. J’exerce ainsi mon pouvoir politique au quotidien en consommant, en me déplaçant, en recyclant, mais je refuse tout simplement d’entrer dans la division en soutenant un parti, tout comme je ne peux soutenir ou m’engager dans une quelconque compétition puisqu’elle génère toujours des gagnants et perdants. Rien d’essentiel ne peut naître là où les forces s’opposent. L’histoire nous le démontre depuis des millénaires.


L’éducation

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Avez-vous réussi à transmettre vos valeurs personnelles à votre enfant, sachant qu’il y a une part de conditionnement individuel et social ?

Oui bien sûr, je lui ai transmis au mieux mes valeurs par l’exemple, mais sans jamais les inculquer, c’est là toute la différence. Si l’esprit est très souple à cet âge, ça n’est pas une raison pour le manipuler. En tant que parent, j’ai semé, émané, mais sans jamais tenter de convaincre ou de formater. Il y a bien sûr le conditionnement individuel, social et c’est parfait ainsi. C’est à elle ensuite d’expérimenter ce qu’elle a choisi d’explorer en venant à la vie. Tous les choix lui appartiennent. Elle entend donc ce que j’exprime et me lit parfois. Je ne lui cache rien puisque je m’exprime publiquement. Ensuite elle en fait ce qu’elle veut. Le parent est un semeur qui ne contrôle rien au-delà des graines qu’il répand. La moisson ne lui appartient pas.


Qu’en est-il de l’enfant qui doit subir un fossé spirituel entre ses parents ?

Je ne crois pas que l’enfant doive « subir », car il prendra chez chacun de ses parents ce qui l’inspire, en résonance avec ses valeurs profondes. Pour se construire, il a besoin de découvrir le monde dans la dualité, pour choisir ensuite par lui-même. La diversité entre ses parents n’est finalement qu’une richesse de plus lui permettant de faire ses propres choix en affûtant son sens du discernement.


Que pensez-vous de l’éveil à la foi par le catéchisme ? Quel est le rôle des parents ?

Je pense que la foi ne s’enseigne pas, pas plus qu’il viendrait à un parent l’idée d’éveiller son enfant à la sexualité. La foi est tout aussi intime que la sexualité, si ce n’est plus. En tant que parent, la foi se démontre par l’exemple de ce qu’il est, à travers chacune de ses attitudes, chacun de ses comportements, et non dans un enseignement théorique.

Les êtres les plus éveillés sur un plan spirituel ne sont pas ceux qui ont reçu un enseignement religieux. Les religions ne viennent qu’inculquer des croyances dans la tête de l’enfant, alors que l’exemple de chaque être qui l’entoure, l’inspire et éveille sa foi. Celle-ci n’a rien de cérébral, elle est profonde, ne se nomme pas, n’implique aucun texte sacré, aucun dogme et n’invite qu’à l’écoute de ce qui est déjà au plus profond de lui. Les parents sont des révélateurs sur le plan spirituel, sans qu’ils n’aient à parler de Dieu, Jésus ou Bouddha. L’enfant se nourrit des exemples de vie parentaux, qu’il intègre ou rejette ensuite selon ses propres choix. L’éveil organisé de la foi chez l’enfant m’apparaît comme une imposture.


Adolescence et homosexualité

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Comment assumer la découverte de son homosexualité lorsque l’on est adolescent ?

Tout d’abord, l’attirance pour une personne de même sexe ne se découvre pas à l’adolescence, mais généralement très tôt dans l’enfance.

Assumer une attirance hors norme à cette période de la vie n’est pas chose évidente. Il appartient déjà aux parents de sensibiliser leur(s) enfant(s) dès leur plus jeune âge à l’idée que l’amour peut de toute évidence se partager entre deux personnes et ceci indépendamment de leur sexe. L’enfant qui grandit dans cette ouverture d’esprit n’aura au moins pas à affronter la crainte de son environnement familial si un jour il se découvre une attirance pour une personne de même sexe. Cette force et ce soutien parental lui permettront d’éviter le danger de l’isolement et d’affronter plus facilement certains comportements homophobes en milieu scolaire par exemple.

Malheureusement, de nombreux parents à ce jour évitent la question et considèrent que faire preuve d’ouverture à l’égard de l’homosexualité peut être une incitation pour leurs enfants à s’engager sur cette voie. Faut-il rappeler que l’orientation sexuelle est innée et qu’elle n’est pas le fruit d’un caprice ou d’une immaturité de l’adolescent ?

De nombreux spécialistes affirment que par manque de maturité, l’homosexualité chez l’adolescent peut être passagère. Qu’en pensez-vous ?

Je me demande combien d’années d’études sont nécessaires pour prétendre à de telles aberrations ? Par chance pour ces « spécialistes », le ridicule ne tue pas.

Je suis convaincu à l’inverse que la pureté de l’enfant ou du jeune adolescent l’amène à être plus à l’écoute de son orientation sexuelle que l’adulte déjà formaté et conditionné par les schémas d’une société bien-pensante. Ce que certains qualifient de « manque de maturité » est donc pour moi une plus grande authenticité, une plus grande écoute des envies et besoins profonds. L’enfant explore tout naturellement dès son plus jeune âge ses parts masculine et féminine, sans tabou, sans complexe, jusqu’à ce qu’on lui explique que le rose, c’est pour les filles et que le foot, c’est pour les garçons. Il bascule alors progressivement dans les stéréotypes. La suite, nous la connaissons tous : De nombreux adultes se résignent ainsi à vivre une sexualité dans la norme, jusqu’au jour où un excédent de frustration, une rencontre les amène à franchir le pas qu’ils n’ont osé franchir à l’adolescence.

Pas facile en tant que père aimant de découvrir et d’accepter l’homosexualité de son fils.

Ma réponse va sans doute vous sembler un peu abrupte. Aimer, c’est accueillir l’autre inconditionnellement dans ce qu’il vit. Si l’on aime son enfant, on ne se préoccupe que de son bonheur et de son épanouissement, même si celui-ci prend des chemins différents et parfois sinueux. Quand j’entends que des parents (plus souvent des pères) rejettent leur enfant parce qu’il vit une relation homosexuelle, j’éprouve un dégoût profond. On ne peut prétendre aimer son enfant si l’on décide pour lui de ce qui est juste et de ce qui est faux. De tels parents ne sont pas dignes de leur enfant.

Le rôle des parents n’est-il pas de protéger un enfant homosexuel de souffrances inutiles ?

Bien évidemment lorsque cela est possible, mais cette protection ne doit pas devenir intrusive et se substituer au libre arbitre de l’enfant qui se construit dans son intimité. Maintenir son enfant dans le refoulement de son orientation sexuelle est une bombe en puissance, bien plus dangereuse et perverse que les souffrances générées par les réactions homophobes auxquelles il se confrontera immanquablement un jour. Le rôle des parents est d’offrir à leur enfant le meilleur terreau possible afin qu’il puisse se découvrir, se développer et prendre un jour son autonomie. Mais ses choix et orientations lui appartiennent pleinement et aucun parent ne peut prétendre protéger son enfant en s’opposant à ses choix intimes.

Quel est le rôle de l’école en matière de prévention de l’homophobie entre adolescents ?

Si l’école ne se substituera jamais aux parents, elle a sans doute un rôle important sur le plan de l’information et de l’écoute, mais baisse parfois trop facilement les bras par frilosité et par lâcheté, de peur de froisser les susceptibilités parentales sur la question malheureusement toujours délicate de l’homosexualité. Elle devrait inviter plus systématiquement des jeunes ayant souffert de comportements homophobes durant leur adolescence afin de témoigner de cette cruelle réalité et de sensibiliser les élèves sur l’importance de leurs comportements à l’égard des minorités.

Qu’auriez-vous envie de dire à l’adolescent qui découvre son homosexualité ?

  • A toi l’adolescent(e) hors norme, j’ai envie de te dire qu’une différence n’est jamais une tare, mais une richesse qui prendra un jour toute sa dimension.
  • L’amour ne connait aucune barrière de sexe. Toutes les conventions restreignant l’amour ne sont que des limitations imposées par les religions à des fins de pouvoir.
  • Sois libre et ose ! Tout ce que tu refouleras se manifestera un jour ou l’autre encore plus violemment. Alors ne remets pas à plus tard et suis le chemin de ton coeur.
  • Celles et ceux qui t’aiment vraiment ne te rejetteront jamais. Pour les autres, ils ne sont tout simplement pas dignes de toi.


Les relations

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Vous lire me donne le sentiment que la relation est un obstacle à l’épanouissement personnel.

Non, je n’oppose pas la relation saine à l’épanouissement personnel, mais je constate seulement que bon nombre de relations sont empreintes de conditionnements et d’enfermement. Si le bonheur peut se partager à l’infini, il ne prendra jamais source à travers autrui. Malheureusement, l’être en quête d’une relation cherche presque toujours inconsciemment à combler un manque, à trouver en l’autre ce qu’il est dans l’incapacité de se donner.


Je vous rejoins pleinement quand vous affirmez qu’aucune personne n’est totalement hétéro ou homosexuelle. Pour ma part, je suis marié et nous avons avec mon épouse trois enfants. Je vis très mal le fait d’avoir des rapports sexuels cachés avec d’autres hommes vivant d’ailleurs bien souvent des situations similaires à la mienne. Étrangement, mes relations avec ces hommes m’apportent un meilleur épanouissement dans mon quotidien ainsi que dans ma vie de couple. Mais comment assumer ouvertement et sans culpabilité ces envies que l’on ne peut satisfaire avec son conjoint ?

Merci pour ce courageux témoignage. Comme vous le soulignez, vous êtes loin d’être un cas isolé et je reçois fréquemment des témoignages similaires au vôtre. Je pense effectivement que notre concept du couple emprisonné dans l’exclusivité relationnelle est à l’origine des plus grandes frustrations de ce monde. Alors que choisir entre une obligation de fidélité frustrante et un écart culpabilisant ? Il s’agit là d’une question très personnelle à laquelle chacun apportera sa propre réponse. Pour ma part, je pense que l’enfermement dans une relation exclusive n’a rien d’un acte d’amour. Je n’y vois qu’une imposture à la nature humaine. Tout engagement à l’égard de qui que ce soit devrait se faire dans l’ouverture mutuelle et le respect des besoins de chacun.


En quoi une vie sexuelle papillonnante serait-elle plus épanouissante pour le couple ?

Cette remarque m’est fréquemment rapportée dans les témoignages que je reçois et je suis convaincu que de nombreux couples se seraient dissouts depuis longtemps si l’un ou l’autre des conjoints ne s’était accordé certaines libertés. Effectivement, les besoins affectifs et sexuels diffèrent forcément entre les conjoints et cela génère immanquablement un décalage pouvant alimenter des frustrations croissantes. Lorsque ces besoins divergents peuvent être comblés auprès d’une tierce personne (homme ou femme), on observe souvent un regain de dynamisme et d’harmonie dans le couple initial.

Bien évidemment, je n’affirme pas que le « papillonnage » est toujours sain. Par exemple, la personne manquant d’estime de soi et cherchant compulsivement à se valoriser par le cumul d’aventures s’engage sur une voie douloureuse qui ne fera que la ramener à ses propres blessures.


Le concept de la famille est le principal fondement de notre société. Reconsidérer les notions de fidélité et d’exclusivité amoureuse revient à remettre en question les valeurs et la stabilité du monde dans lequel nous vivons.

Effectivement, mais ça n’est pas parce qu’un système boiteux s’avère stratégique que nous devons nous y figer. Lorsqu’il génère tant de souffrance et de frustration, il faut avoir le courage de le reconsidérer dans son ensemble. Ce que l’être humain appelle « infidélité » ou « adultère » existe en fait depuis toujours. Pour ma part j’évoque juste l’idée de sortir de cette hypocrisie ancestrale en reconnaissant la perversité d’un système basé sur l’exclusivité amoureuse imposée. Pour ce qui est de la société, si elle doit s’effondrer, elle ne pourra que se reconstruire sur des bases plus saines pour tout le monde.


La mort

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J’avoue parfois être un peu sceptique quand vous écrivez que la mort n’a rien de grave, que c’est même une réjouissance et que cela devrait l’être pour chacun.

J’entends votre scepticisme à l’égard de ma vision dédramatisante de la mort. Effectivement, celle-ci m’apparaît comme une réjouissance, non pas que je sois pressé de mourir, mais parce que la mort a toujours représenté pour moi un retour à la maison, un moment heureux. Si celle-ci m’est si légère, c’est sans doute parce que j’ai toujours eu le sentiment d’exister au-delà de l’espace et du temps conditionnant ma nature d’être incarné.

Ainsi rien n’est plus grave à mes yeux et la vie m’apparaît comme une grande farce, observée des coulisses d’une scène de théâtre. Il m’arrive parfois de rire tout seul en observant l’humanité et son attachement aux apparences et à la futilité…

Fort de cette inébranlable foi qui n’a rien de religieux, je peux alors accompagner de nombreuses personnes à franchir ce cap plus sereinement, qu’il soit naturel ou planifié. Durant ces deux derniers mois, une dizaine de personnes s’en sont allées très légèrement à mes côtés et plusieurs de leurs proches m’ont remercié d’avoir adouci cet instant, favorisé un passage paisible. Pour ma part, je n’ai rien fait, si ce n’est émaner ce qui m’habite, tellement naturellement que je n’en ai pas le moindre mérite. J’étais juste à ma place.

En fait, si je vis si légèrement et sans peur, c’est sans doute parce que je suis prêt à mourir. Le fait que rien ne me retienne rend chaque instant plus intense. Je peux m’en aller n’importe quand, aujourd’hui peut-être, ou dans cinquante ans, c’est sans importance.


Qu’entendez-vous par « retour à la maison » quand vous évoquez la mort ? L’unité avec le tout peut-être ?

Oui, c’est exactement ça, la maison étant une image terrestre de l’unité, de ce qui nous relie au plus haut.


Je repense à ce que vous disiez sur l’insignifiance jubilatoire de votre mort. Mais l’attachement à la vie est ce qu’il est et bien peu de gens sont capables d’entendre cela ?

Effectivement. Dans un sens « l’attachement à la vie » est l’ignorance ou le déni de notre propre réalité.


Vous qui éprouvez un amour immense et intemporel de la vie, vous n’acceptez donc pas de mourir ?

J’évoque la vie au sens large et j’entrevois l’existence au-delà des barrières temporelles de mon incarnation. Ainsi je ne peux mourir, et donc renaître puisque ce qui m’anime existe au-delà de l’espace et du temps. La naissance et la mort m’apparaissent comme une transition et non comme un début et une fin. Cette portion de vie traversée en tant qu’André Baechler m’est donc riche et précieuse, mais m’y attarder ou m’y attacher serait une manière vaine de lutter contre le courant.


Je relisais ce que vous dites sur l’accompagnement des personnes en fin de vie. Travaillez-vous dans une unité, un groupe de soins palliatifs ou uniquement à titre personnel ?

J’ai passé six ans dans une unité de soins palliatifs, puis j’ai enchaîné de manière indépendante. J’accompagne également pour l’association Exit des personnes souhaitant mettre un terme à leur parcours de souffrance. Je suis ces personnes durant leur parcours, parfois quelques jours, parfois quelques années et je suis présent également auprès des proches afin de faciliter au mieux pour tout le monde la transition qui s’annonce.


Je voudrais aborder le thème de la fin de vie choisie, puisque vous évoluez souvent autour de personnes qui souhaitent mourir. Au-delà du problème éthique que cela pose, vous pensez réellement que le choix personnel est souverain dans cette démarche ? Est-ce que cela voudrait dire que la liberté est plus grande que le caractère précieux ou sacré de la vie ? Ça n’est pas évident à trancher.

Dans quel but devrions-nous « trancher » puisqu’il s’agit là d’une question personnelle à laquelle chacun apportera sa propre réponse ? Le « problème éthique » n’existe que dans le mental humain qui prétend définir au nom de Dieu ce qui est bien et ce qui est mal. Mais personne n’a à décider pour autrui qu’il doit vivre ou qu’il doit mourir. Aussi sacrée et précieuse soit-elle, la vie terrestre doit se terminer un jour et chaque être est libre de fixer les limites de la déchéance de son propre corps, s’il le souhaite. Le droit de vivre tant revendiqué par l’humanité implique implicitement le droit de mourir qui peine à être reconnu. Quand les gouvernements prétendument laïcs le seront vraiment, ils reconnaîtront sans tergiverser ce droit fondamental en le dépénalisant.


J’aime bien la description que vous faites du véhicule quand vous étiez enfant. Lorsque l’on souffre intensément et que l’on s’identifie au corps, on doit s’y sentir d’autant plus à l’étroit et prisonnier, non ?

Oui, la souffrance est d’autant plus difficile à vivre si nous sommes totalement identifiés au corps. Nous avons donc le choix de nous réduire au véhicule vieillissant qui ne peut être qu’une source de non-sens et de déboires, ou alors nous reconnaître en tant que conducteur du véhicule. La souffrance occasionnée par la déchéance du véhicule a souvent comme sens de nous rappeler que notre conscience n’en est que l’intemporel conducteur. La fin de vie est ainsi pour beaucoup une lente et douloureuse désidentification au corps, un rappel forcé de tout ce qu’ils ont occulté dans le déni de leur nature profonde. Mais si nous vivons dans la conscience que nous ne sommes pas notre corps, l’approche de notre mort prend un sens totalement différent.


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Questions personnelles

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Pourquoi êtes-vous relié directement à cette essence intemporelle dont vous parlez, alors que tant d’autres sont perdus intérieurement ?

C’est une grande question à laquelle je n’ai pas de réponse allant dans le sens d’une compréhension ou d’une explication. J’ai juste le sentiment que cette conscience fait partie de moi et depuis mes plus jeunes années, je me surprends à découvrir que la majeure partie de l’humanité ne fonctionne pas pareil. C’est une frustration lorsque je côtoie la misère, car je voudrais seulement prêter l’espace d’un instant mon regard et mon coeur, afin d’éveiller… C’est ce que j’essaie modestement de faire à travers mes écrits.


Il est fortement improbable et encore plus difficile d’épouser un amour universel et inconditionnel sans être passé par un amour plus intime, celui de l’altérité.

J’ai été amoureux de plusieurs femmes et hommes dans ma vie, mais cet amour universel et inconditionnel que j’évoque souvent n’est pas consécutif à ces relations. Il n’est pas le fruit de cette existence vécue. Il fait simplement partie de mon essence et non de mon expérience d’être incarné.

Cet élan du coeur se partage bien évidemment de mille façons, et pas seulement dans le cadre d’une relation amoureuse. En fait, je ne cherche pas d’occasion de partager, celles-ci viennent à moi naturellement, spontanément. Même si je suis seul durant plusieurs jours, cet amour émane, sans être dirigé vers quelqu’un de particulier. Le bonheur, c’est d’émaner et non de se focaliser sur la forme, car la forme ne fait que passer.


Vous dites avoir aimé des femmes et des hommes et que l’amour à la source n’a pas de forme particulière. Mais avez-vous connu l’expérience de la vie de couple ? Avez-vous des enfants ?

Oui, bien sûr. J’ai même commencé par la vie de couple. J’ai été marié dix-sept ans et suis papa d’une fille qui en aura vingt prochainement. J’ai exploré également la sexualité qui était longtemps un tabou pour moi. J’ai franchi certaines barrières qui tenaient du fantasme, pour ensuite constater que la sexualité ne suscitait plus d’intérêt pour moi, qu’elle laissait place à autre chose de plus vaste… Ceci dit, je ne prône pas le célibat et l’abstinence, j’évoque seulement mon parcours personnel.


Votre quête spirituelle n’est-elle pas un moyen de fuir une sexualité ou une vie affective non assumée ? L’absence de sexe chez l’homme mène forcément à la frustration.

Voilà une vision bien réductrice de la nature humaine qui sombre un peu dans le cliché. Mon chemin personnel m’a amené à me désintéresser toujours plus de la relation de couple et de la sexualité. Il ne s’agit pas pour moi d’un idéal auquel j’aspire et encore moins d’une fuite ou d’un rejet, mais simplement d’une question d’intérêt. J’ai largement exploré ce domaine, sans me fixer de barrières, pour ressentir aujourd’hui l’envie de m’engager sur d’autres chemins plus nourrissants pour moi. Je ne fais aucun choix, mais j’aligne simplement mes priorités sur mes envies. Dans ce sens il n’y a pas la moindre frustration puisque je ne m’interdis rien. L’épanouissement peut prendre une multitude de voies qui ne passent pas forcément par le sexe et la relation de couple. C’est mon cas actuellement.


Même si votre image ne laisse aucun doute sur la nature de l’être physiquement sexué que vous êtes, vous sentez-vous intérieurement plutôt « homme » ou plutôt « femme » ?

Je ne me sens pas plus homme que femme. En fait, je me perçois plus comme un extraterrestre androgyne de passage sur terre, un peu à l’image du Petit Prince de Saint-Exupéry. Mais si vous me demandez absolument de m’identifier à l’être humain, alors je vous répondrai que je me reconnais dans l’aspect féminin sur le plan de la sensibilité, de l’intuition, et dans l’aspect masculin en ce qui concerne l’action et la détermination dans mes entreprises. Pour ce qui est de mon identité sexuelle, je me suis toujours senti pleinement à l’aise dans mon corps d’homme, bien conscient que je ne suis pas ce corps.


La légèreté et le détachement sont moins évidents en famille. Comprenez-vous cela ?

Oui, je comprends bien cela pour l’avoir vécu. Il y a une douzaine d’années, j’ai ressenti cet appel toujours plus insistant à vivre seul. Je me suis séparé, j’ai vécu quelques relations qui m’ont rapidement confirmé cet appel sommeillant en moi depuis toujours. Tout comme j’ai toujours été indépendant professionnellement, je le suis aujourd’hui sur le plan de ma vie. Depuis quelques années, je n’éprouve plus la moindre envie d’être amoureusement en relation. Je n’aime pas moins pour autant l’être humain.


Vous connaissez les toxines mentales que sont la colère, la tristesse, l’avidité et les peurs. En avez-vous encore ou êtes-vous libéré de tout çà aujourd’hui ?

Je vis très peu de colère, une douce tristesse parfois quand j’observe le monde. L’avidité, je ne connais pas. Pour ce qui est des peurs, il y a bien évidemment les peurs animales liées au danger et à l’instinct de survie : Si un danger majeur survient, j’aurai le réflexe naturel de le fuir.


Vous parlez de manger sainement. Ne mangez-vous plus de viande par bienveillance envers la vie ?

Je suis loin d’affirmer que manger sainement consiste à ne plus manger de viande. Il ne s’agit pas pour moi d’un choix éthique, mais d’une réponse à mes goûts qui font que la viande m’écoeure. Dans ce sens, je n’ai absolument rien contre la viande, mais elle ne passe tout simplement pas.


Vous autorisez-vous un écart ou un excès niveau alimentaire ? Ou pas du tout ?

Oh oui ! J’aime le chocolat noir aux amandes de Villars, produit à un kilomètre de chez moi. Et quelques fois durant l’hiver, j’apprécie une bonne fondue, habitant non loin du village de Gruyères (avec « s ») qui a donné son nom au « gruyère », fromage bien connu. Se faire plaisir et soigner son véhicule ne sont pas incompatibles.


Vous affirmez ne pas avoir peur de la mort, être léger face à cela. Je l’entends bien, mais l’avez-vous vérifié dans le réel ?

Merci pour cette question toute légitime. Non, je n’ai pas pu le vérifier bien évidemment puisque je suis toujours vivant. N’étant pas suicidaire, je n’ai pas cherché non plus à frôler la mort ou à la provoquer, tout comme je n’ai pas vécu de maladie me confrontant à une échéance proche. L’expérience ultime me permettra donc de vérifier le moment venu.

Ceci dit, avant de côtoyer des personnes en fin de vie, j’avais cette crainte au fond de moi que cette paix face à la mort puisse m’abandonner le jour où j’y serais confronté personnellement. Puis j’ai accompagné tant de personnes qui s’en sont allées paisiblement avec le sourire. Si l’expérience d’autrui n’est jamais notre propre expérience, elle permet toutefois de soulever de nombreuses réflexions et interrogations nous amenant à nous préparer au mieux à ce passage. Aujourd’hui, je me sens prêt à mourir, ce qui me rend d’autant plus vivant.


Vous semblez ne faire que des choses que vous aimez au quotidien sur le plan professionnel.

Oui, j’aime me faire plaisir et je sais que ça n’est pas très catholique. C’est pour cette raison que j’ai toujours privilégié l’indépendance dans mes activités, afin de pouvoir me concentrer prioritairement sur ce que j’aime et ce qui me nourrit. Ceci dit, je conçois bien que toute activité, même passionnante, a son lot de tâches ingrates et j’essaie également de les assumer au mieux.


Si vous aviez à assumer des tâches pénibles sur la durée, si vous étiez envahi par l’extériorité pesante du système, ne pensez-vous pas que cela aurait affecté votre conscience ?

Même en tant qu’indépendant, « l’extériorité pesante du système » n’est jamais totalement absente et il faut composer avec. Je ne peux pas prendre que ce qui m’arrange en rejetant tout le reste. Ce serait une attitude irresponsable et incohérente. Je pense donc qu’il est possible de s’intégrer dans un système qui n’est pas le sien, sans pour autant s’y perdre. L’équilibre est parfois subtil, mais possible. Une fois de plus, le recul et l’autodérision permettent d’observer le ridicule avec humour, sans que cela n’affecte la conscience. Pour ce qui est des tâches pénibles sur la durée, je peux être très endurant ci celles-ci ont un sens et un objectif qui me tient à coeur.


Il n’est pas évident de s’épanouir en travaillant cinq jours par semaine. Comment trouver l’équilibre et l’harmonie sur ce plan ?

Concilier nos idéaux et l’aspect « alimentaire » n’est pas toujours évident. Comment se faire plaisir tout en s’intégrant au mieux dans la société ? La réponse tient parfois du grand écart. La mienne a été l’indépendance professionnelle choisie. Je suis donc parti de zéro vers l’âge de vingt ans, assumant à moi seul les responsabilités, sans bouc émissaire possible à qui reprocher tout ce que l’on peut reprocher à un employeur. En effet, l’indépendance exclut toute forme de victimisation. Pour ma part, je n’ai jamais travaillé, mais je me suis toujours fait intensément plaisir. Dès cet l’instant, j’ai pu y consacrer vingt heures par jour, sept jours sur sept, sans que cela ne m’épuise jamais.


Tout le monde n’a pas eu votre chance de pouvoir choisir l’indépendance professionnelle.

La chance n’est pas une fatalité qui m’est tombée sur la tête. Je ne suis pas né plus chanceux que d’autres personnes et aucune fée ne s’est penchée sur mon berceau, mais j’ai simplement mis toute ma foi et toute mon énergie dans mes passions. Lorsque l’on se distingue de la masse par des approches différentes, lorsque l’on est à l’écoute de ses intuitions et lorsque l’on a bien les pieds sur terre, alors tout devient possible. En tant qu’insoumis dès mon enfance, j’étais condamné à devoir réussir par moi-même, dans l’indépendance professionnelle. Il n’y a jamais eu pour moi d’autre alternative possible. Alors je me suis simplement donné les moyens.


Avez-vous déjà été dépendant d’autrui sur un plan matériel et financier dans votre vie ?

Oui, dès ma naissance bien sûr. J’ai été dépendant de mes parents jusqu’à ce que je quitte le nid familial vers l’âge de vingt ans. Dès l’âge de quinze ans déjà, j’ai eu recours à de petits jobs d’été et d’hiver afin de gagner en autonomie et financer ce qui allait devenir mon activité indépendante dans le domaine électronique. Ensuite, je n’ai fait que subvenir à mes propres besoins, ainsi qu’à ceux de mes proches. J’ai pu ainsi par la suite assumer mes propres choix, et je ne me suis jamais appuyé sur qui que ce soit afin de négocier les virages entrepris. Peut-être serai-je dépendant un jour si mon « véhicule » physique perd en autonomie. La question est de savoir jusqu’où j’aurai envie de poursuivre dans une dépendance croissante. Mais j’y répondrai le moment venu, si la question doit se poser un jour.


Je vous trouve totalement insaisissable dans vos propos et à la fois parfaitement logique et cohérent. De quel courant s’inspirent vos enseignements ?

Ce que j’exprime ne s’inspire d’aucun courant particulier. Ne cherchez donc pas à me coller d’étiquette ou à m’associer une quelconque couleur politique ou religieuse. Mes propos émergent de l’intérieur comme des évidences. Tout est déjà là en chacun de nous et ne demande qu’à s’exprimer. Ce que vous pouvez lire de moi n’est pas là pour gaver votre mental de croyances, mais simplement pour éveiller par résonance ce que vous savez déjà au plus profond de vous. Dans ce sens, je n’ai absolument rien à vous apprendre. Au mieux, je vous accompagne à sortir de votre amnésie.


Le fait que vous parliez si éloquemment de vous sur votre site web ainsi que sur Facebook n’est-il pas une forme d’exhibitionnisme ou de narcissisme ?

Dévoiler ce qui m’habite sans me dévoiler moi-même m’apparaît comme une demi-mesure dans ma démarche. Il est vrai que j’ai consacré un long chapitre à mon parcours de vie, m’exprimant sur des détails parfois intimes de mon existence. On peut effectivement y voir un comportement egocentré, pour ne pas dire exhibitionniste. Moi je le conçois plutôt comme un souci de transparence et d’authenticité, un besoin de me montrer tel que je suis, humain avant tout, usant d’autodérision et cassant ainsi l’idéal trop sérieux que l’on peut se faire de moi.

En tant qu’être humain s’adressant à d’autres êtres humains, je ne peux que me montrer entier, sans chercher à dissocier le spirituel de l’incarné. Si je ne suis pas mon corps, je m’exprime à travers lui. Le partage d’une expérience spirituelle vécue parle bien plus que toutes les théories conceptuelles. J’ai l’intime conviction que chaque parcours de vie peut en inspirer d’autres. Dans ce sens je me dévoile, mais je m’intéresse également beaucoup aux parcours atypiques d’autres personnes. Nos différences sont autant de richesses qui nous complètent et se mettre pudiquement à nu n’a rien à mes yeux d’une exhibition.

Pour ce qui est de ma page Facebook, rien n’est à prendre au premier degré. Si parfois j’en viens à retourner l’objectif contre moi (rassurez-vous, c’est sans danger), c’est pour jouer avec les expressions, souvent de manière clownesque et toujours en m’amusant (mes perroquets sont mes maîtres en la matière). Chacun est libre ensuite de spéculer sur le regard que je porte face à ma propre image. Ce que je sais, c’est que l’être narcissique se prend trop au sérieux pour se moquer de lui-même.

autodérision

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