Face à tant de souffrance cachée

Je reçois depuis bien longtemps des messages de personnes en grande souffrance morale et je constate que leur nombre est en forte augmentation depuis ces dernières années, et ceci dans une proportion largement supérieure à la fréquentation de mon site. Il ne s’agit souvent même plus d’appels au secours, mais d’un besoin de partager une détermination à vouloir quitter une vie devenue intolérable. Les courriers toujours plus nombreux qui me parviennent de personnes parfois à peine majeures témoignent d’une souffrance cachée extrême.

Le souffrance moraleCes vibrants témoignages m’interpellent fortement, car pour la plupart, ils ne proviennent pas de personnes manifestant une souffrance visible par leur entourage. Celle-ci est cachée, dissimulée et si l’envie d’en finir est très présente, aucun des proches ne s’en doute. Souvent, ces confidences d’une mort soigneusement planifiée sont un dernier fardeau que l’être en souffrance choisit de déposer à mes pieds, comme pour s’en délester, pour être entendu, sachant que je l’accueillerai et que je ne tenterai pas de m’interposer dans sa démarche mûrement réfléchie.

Certains d’entre vous qui me lisent seront peut-être choqués et m’accuseront de non-assistance à personne en danger. C’est vrai, je pourrais souvent informer la police et prolonger ainsi certaines vies contre leur gré, comme si l’existence devait absolument s’étirer à n’importe quel prix, le plus loin possible, en dissimulant toute cette souffrance fondamentale sous le tapis, à grands renforts chimiques et séjours en milieu psychiatrique. Mais je l’assume pleinement : Je ne m’interpose jamais en sauveur moralisateur. J’accueille dans le respect en m’interrogeant un peu plus encore sur cette société qui génère tant de souffrances cachées.

Lorsque l’on accueille sans juger

Si vous ouvrez votre coeur et prenez la peine d’accueillir sans juger, en bannissant tout discours moralisateur, un monde caché de souffrances que vous ignoriez jusque là se révélera tout autour de vous, à travers les confidences de nombreuses personnes donnant l’impression de vivre leur petit bonheur tranquille. Facebook est un bel exemple parmi tant d’autres, une vitrine aseptisée derrière laquelle beaucoup tentent d’étaler un bonheur apparent afin de s’en convaincre eux-mêmes. Mais derrière ces masques virtuels, lorsque le vernis tombe, la souffrance se révèle si souvent.

Fuir ou se confronter à la souffrance d’autrui ?

La question intéressante que nous pouvons nous poser aujourd’hui est : Comment puis-je vivre sainement dans un monde profondément malade ? La majeure partie des personnes y répondent par le déni. Celui-ci consiste à occulter la souffrance environnante, à la fuir, au point de se convaincre d’un bonheur illusoire qui pourtant s’effondre à la moindre égratignure. Les plus courageux opteront pour l’immersion, car se confronter sans retenue à la souffrance d’autrui a ceci d’intéressant que cette souffrance agit tel un miroir, en révélateur de nos propres blessures que nous pouvons alors reconnaître, panser et guérir. Vous l’aurez compris, fuir la souffrance d’autrui est avant tout une manière de se protéger … de nos propres aberrations et incohérences. Et vous, laquelle des deux options choisissez-vous ?

Votre possible contribution

Si vous souhaitez apporter une contribution à ce monde, oubliez les religions et la politique. Commencez par renoncer à tout ce qui fait votre malheur et nourrit l’effervescence. Osez plonger dans ce qui vous effraie le plus, à la rencontre de vous-même. Lorsque vous aurez trouvé la paix intérieure, vous pourrez tout naturellement et sans effort côtoyer la souffrance du monde tout en émanant cette paix qui vous habite. La souffrance d’autrui vous traversera, vous touchera profondément, mais sans vous envahir, sans vous submerger.

En partage

Il me tient à coeur de partager avec vous un des très nombreux courriers qui me parviennent, et ceci bien évidemment dans le respect et l’anonymat (prénom d’emprunt) :

Bonjour André,

C’est la rançon d’une présence sur internet et de ton lien avec un thème qui génère sans doute de nombreuses requêtes : des dizaines, des centaines, des milliers ? de messages auxquels il est peu probable que tu aies le temps de répondre, voire de lire simplement…

Mais il est des moments où l’on se fiche un peu de finir dans la boîte à spams, ou dans la poubelle à mails. Peut-être parce qu’on n’a plus – peut-être jamais eu… – quiconque à qui parler et qui ait paru susceptible de comprendre, un peu, même de loin, ce dont on veut parler.

Je suis arrivée sur ton site en suivant pas mal de liens. Sur le suicide, et par extension le suicide assisté. Aie ! Encore une qui ne va pas bien dans sa tête, dans sa vie, et qui te prend pour déversoir… Bah, la boîte à spams ne craint rien, et ta lecture s’arrêtera au moment que tu choisiras, si ce n’est déjà fait. Je crois que les praticiens de Reiki perçoivent bien les énergies, celles que j’envoie, volontairement ou non, t’ont probablement déjà détourné…

Alors oui, où en étais-je, après ces précautions qui te permettront de ne pas t’embourber dans ce mail, et qui me laisseront le continuer avec l’illusion qu’il sera lu ? Ah oui, le suicide…
J’ai bien lu ce que tu écris sur ton travail d’accompagnement des personnes qui décident, pour leur paix, celle de leurs proches, de s’en aller en douceur. Elles ont une raison majeure, qui est celle d’un délabrement intolérable de leur corps. Et je respecte cela.

Je n’ai pas de raison majeure. Je suis passée, c’est vrai, par les étapes qui entourent un double cancer des seins. Cet étrange voyage sur une planète dont on ne revient jamais tout à fait. Et à l’issue duquel on se demande bien pourquoi on n’y est pas resté… Aujourd’hui, quatre ans plus tard, je sais que cette maladie-là ne reviendra pas. C’est comme ça. Est-ce que je le regrette ? Oui et non. Non parce que la laisser vous emporter implique de grandes souffrances physiques. Oui, parce que j’ai gardé le sentiment très net que je n’étais pas destinée à aller plus loin, et que seul l’acharnement humain à vouloir empêcher la mort m’a retenue ici.

Mon corps ne souffre plus. Ma santé a toujours été de fer, à peine quelques rhumes, du plus loin que je me souvienne. Et pourtant, en deux occasions, sans la médecine des hommes, je n’aurais pas dû être encore là. Mon accouchement, pratiqué par césarienne, parce que mon enfant n’arrivait pas à sortir malgré ses efforts. Et ce cancer…

Il m’en reste aujourd’hui, à 52 ans, un corps balafré, trois longues cicatrices qui me font un drôle de « visage » sur le torse. Je ne ressemble plus à grand-chose, mais me suis-je jamais vraiment regardée ?

Bref. Je cherchais donc des informations sur le pentobarbital de sodium. Et j’ai bien compris qu’il ne m’est pas accessible.
Partir en douceur est réservé aux personnes résidant en Suisse et très malades. Je n’aurais certainement pas le front de dire qu’elles ont de la chance.

Suis-je en dépression ? C’est possible, je ne suis pas capable d’établir un tel diagnostic.
Le fait est que j’ai fini par désespérer de trouver un jour des gens avec qui je me sentirais en connexion. Non, je ne vais pas t’imposer mon parcours de vie, tu ne m’as rien demandé. Et puis, j’ai aussi l’impression, à force de lire tellement d’autres qui disent la même chose, que c’est d’un banal…

Le fait est que j’ai renoncé. J’ai surtout fini par penser que personne n’aime personne. Ou bien alors, qu’on nous a raconté tellement de conneries – désolée du terme – sur ce que veut dire aimer, qu’on n’est tout juste incapable d’y parvenir. Parce qu’on n’a aucune idée de ce que c’est. Oui, peut-être que cet homme dont on nous a parlé, qui serait venu il y a fort longtemps pour tenter de nous l’expliquer, le savait, lui. Mais nous, on n’a toujours rien compris. Avec nos limites humaines, c’est sûrement ce qui nous caractérise le plus.

J’ai renoncé à l’amour de ma fille, dont je pensais qu’il durerait pour toujours. Sans doute, là aussi, parce que je n’y ai rien compris. Elle est lumière, et je suis ombre. Tous vont vers elle, depuis toujours, et rêvent de lui rester proches. Tous me fuient.
Elle est étoile, je suis trou noir. J’aime ma fille, mais elle ne m’aime plus. C’est comme ça.

Il se trouve qu’elle était la dernière dans ma vie. La dernière personne a avoir une place, encore. Les autres ont fui, ou je les ai fait fuir. Finalement, elle aussi. J’absorbe l’énergie je crois. Et ceux qui s’approchaient sans crainte – j’avais un abord sympathique, j’ai hérité de l’humour de mon père, si si ! – ont toujours fini par vite s’éloigner, ou au moins rester à distance. Et ma fille, Lumière, a combattu pour ne pas être happée à son tour je crois, non sans en souffrir, mais sa lutte est achevée et elle s’est enfin éloignée.

C’est la dernière étape. Celle qui me confirme que je ne suis plus censée être ici, probablement depuis longtemps. Et qui fait qu’après avoir mis mes affaires en ordre, dans quelques semaines, je trouverai le moyen de fermer le trou noir.

Pourquoi te l’écrire, à toi, qui ne me connais bien sûr absolument pas ? Peut-être parce que tu ne risques rien grâce à l’éloignement, justement. Peut-être parce que c’est commun – en tout cas, je l’imagine sans en être sûre, tu le sais mieux que moi – à ceux qui prennent cette décision d’en parler au moins à une personne. Mais pour quelle raison réelle, je n’en sais rien.

Il n’y a pas de hasard, tu as écrit quelque chose d’approchant quelque part sur tes pages. Non sans doute, et ma recherche m’a conduite à tes pages par le pouvoir d’un seul mot, « suicide ». Cela ne mènera sans doute à rien d’autre.

Si jamais tu as lu jusque-là, merci de ton intérêt.

J’aurais aimé, c’est vrai, que quelqu’un m’accompagne. C’est peut-être la vraie raison qui m’a poussée à t’écrire. Parce que c’est ce que tu fais. Et tu l’auras donc fait pour moi le temps d’un mail, lu ou non…

Stéphanie

Ma réponse à Stéphanie :

Bonjour Stéphanie,

J’ai bien lu ton message jusqu’au bout et celui-ci me touche profondément. Je n’y perçois pas de noirceur, mais seulement la fatigue, pour ne pas dire l’épuisement d’un être qui peine à trouver la lumière.

Je pourrais bien évidement te dire que la vie est précieuse, que le suicide ça n’est pas bien, que tu devrais choisir de te faire aider, … mais tout cela, tu as dû l’entendre déjà si souvent et je comprends que tu ne m’écris pas pour que je te fasse la morale. Alors je ne peux que t’accueillir dans ce que tu vis, te porter au plus profond de mon coeur, quoi que tu choisisses, quel que soit ton chemin, en espérant que tu y trouves la paix.

A ton écoute si tu le souhaites.

Avec tout mon amour.

André


  • Note 1 : Je n’ai pas reçu à ce jour de nouvelles de Stéphanie.
  • Note 2 : Je souhaite rappeler à toute personne attendant de ma part que je l’aide à mourir, qu’il m’est impossible d’intervenir hors du cadre légal ou de fournir d’une quelconque manière du pentobarbital de sodium. Pour plus d’informations, je vous invite à parcourir cet article : Le suicide assisté : mourir dignement par auto-délivrance
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